Léoncel et La Vacherie en 1944 – Juillet 44, l’assaut

Dans le Cahier de Léoncel N° 31, un article synthétise le déroulement des événements dramatiques de 1944 dans les deux communes de Léoncel et du Chaffal.

Pour compléter cet article, le détail chronologique de ces événements est donné en plusieurs communications publiées dans ce site. Celle-ci présente la période de juillet 1944, mois qui se termine par l’attaque allemande sur le Vercors et ses contreforts : le Royans, la Raille et la vallée de la Gervanne, la vallée de la Drôme et le Diois. Venant de Barbières, l’ennemi passe le col de Tourniol le 23 juillet, sans combat ; venant de Peyrus, il prend le col des Limouches le 29, malgré la résistance des compagnies Chrétien et Planas. Les ennemis patrouillent à Léoncel et La Vacherie.

Deux parties à cet article.

  • 1er / 19 juillet – La surveillance aérienne.
  • 20 / 31 juillet – L’assaut allemand sur le Royans – La prise des deux cols – Les Allemands à Léoncel et à La Vacherie.

Il n’y a pas d’ouvrage d’ensemble sur le sujet : les sources sont soit des ouvrages publiés, soit des ouvrages non publiés (recueils de souvenirs), soit des entretiens avec des témoins ou des informateurs familiaux.  L’origine des informations est précisée dans le corps du texte. En fin de texte, la bibliographie est donnée.

La chronologie est établie à partir de l’ensemble des souvenirs et récits cités ci-dessus, notamment ceux de Raymond Samuel et d’André Ottinger. Le fonds André Vincent-Beaume comprend des écrits, parfois très détaillés, issus des compagnies Wap, Chrétien, Sabatier, Planas ; mais il ne contient pas de documents sur le Lt René et ses actions que l’on ne peut qu’appréhender qu’indirectement.

Image de titre : « Compagnie Chrétien à Léoncel – Les membres de la compagnie de Résistance Chrétien. Accroupi en seconde position à partir de la gauche, le lieutenant Marcel Chrétien. » Fonds Mémoire de la Drôme.

Du 1er au 19 juillet – La surveillance aérienne

Pour les maquisards de Léoncel, un changement : l’EM départemental quitte le Grand Échaillon le 4 juillet. Le Cdt Legrand, qui remplace le Cdt L’Hermine le 3 juillet, décide d’abandonner l’Échaillon dès sa nomination : « Nous étions très mal installés au col de l’Échaillon, notre position étant trop excentrique ».  Le PC départemental part le 4 juillet pour l’Escoulin, mieux placé, entre les maquis du Vercors et les maquis du Diois.

Le Cne René, basé à Léoncel (Villa Jean Pierre à Bérangeon) conserve son commandement sur les unités du Royans : les compagnies Wap et Chrétien, qui dépendaient du Cdt Antoine (installé à Gigors) lui sont rattachées.

Ordre du 2 juillet 1944 Transfert des compagnies Wap et Chrétien au bataillon René – ADD 97 J 25
Le Cdt Legrand signe en tant qu’adjoint du Cdt L’Hermine.
Le transfert des compagnies d’un chef à l’autre semble avoir posé des problèmes : par lettre du 6 juillet (ADD 97 J 18) au Cne Sanglier, le Lt Chrétien déclare que cette affectation était contraire aux discussions antérieures : il semble regretter une dégradation des liaisons.

Les Allemands ne renouvellent pas leurs incursions de juin, mais poursuivent la surveillance et les attaques aériennes, non seulement sur les maquisards, mais aussi sur les habitants .

Pierre Lambert, de la Cie Georges, décrit une attaque du col de Tourniol le 13 juillet : un avion revient quatre fois, sans perte pour les maquisards.

Yves Bodin se souvient du « départ précipité et rapide de toute la famille pour la forêt voisine afin de s’y cacher (je n’en connais pas la raison et notre retour se fit dans la journée) ; le passage fréquent d’avions allemands (l’un d’eux nous a même mitraillés, ma tante et moi, alors que nous gardions les moutons). »

Le 14 juillet, les maquisards organisent une « manifestation patriotique » (défilé, grand repas sous les arbres de la ferme de Bérangeon) survolée par les avions du parachutage de Vassieux. Par chance, pas d’attaque allemande alors que, un peu plus au nord, les maquisards rentrant de la prise d’armes du col de Gaudissard sont mitraillés ; une jeune fille, Jeanne Idelon, est tuée à Bouvante.

Raymond Samuel note que lui et sa famille se cachaient sous les arbres quand ils entendaient un moteur. Le 14 juillet, faisant les foins, ils prennent la précaution de recouvrir avec du foin l’attelage de vaches. « Mais le 14 juillet on a été copieusement mitraillés et on s’était réfugiés dans les buis à quelques dizaines de mètres de la maison. »

[Sources. Pierre Lambert Les Lambert, chronique d’une vie familiale. P. 50. – Yves Bodin Mémoires d’enfance – Jean-Pierre Bretegnier dans « Maquis Michel » ADD 97 J 30, p. 47 – Charles Colombier dans Habitants et maquisards du Vercors – Recueil de témoignages. P. 131 – CD-Rom La Résistance dans la Drôme. Article « Bouvante » : photo de la plaque de souvenir de Jeanne Idelon.]

20/31 juillet – L’assaut allemand

La prise des deux cols – Les Allemands à Léoncel et à La Vacherie

Le 19 juillet au soir, le commandement fait partir de Léoncel la Cie Wap en renfort vers le col de Grimone attaqué. En conséquence, le col de Tourniol et le pas de l’Escalier ne sont plus tenus.

À 20 h, le Cdt Legrand écrit à René : « Demain nous aurons une attaque généralisée. Il ne faut pas se replier sans barouder. Demandez des renforts à Fayard pour tenir la route St-Jean – Léoncel, et le col de Tourniol. Wap est engagé à Grimone et je ne peux le décrocher. »

On a un beau récit de cette nuit par « Mémé », de la Cie Wap : « L’excitation était à son comble. Cette fois-ci, nous étions assurés de rencontrer l’ennemi et d’en tuer (…) En attendant le départ, j’ouvris [ma Bible]. Le verset du jour était celui-ci : « Certains s’appuient sur leurs chars, ceux-là sur leurs chevaux, nous, nous invoquons l’Éternel. » Cette merveilleuse promesse fit boule de neige parmi mes camarades, d’abord protestants, puis dans tous les rangs. »

Le 20 juillet, les Allemands débutent leur offensive sur le Vercors par une attaque du Royans (prise de Saint-Nazaire et de Saint-Jean) et par le blocage de la Raille (occupation d’Hostun, Beauregard-Barret, Rochefort-Samson, Charpey, Barbières, Saint-Vincent, Peyrus, Chabeuil ; au sud, Vaunaveys). L’ennemi attaque aussi Crest dans la vallée de la Drôme. Le lendemain 21, c’est l’assaut sur Vassieux et sur les Hauts Plateaux.

L’EM du Cne René quitte Léoncel : son lieu de repli n’est pas précisé. Un message du 25 juillet du Lt Chrétien le localise « aux Rosiers ». Il n’y a pas de lieu de ce nom dans les deux communes, mais il y a un lieu-dit « Le Ronzier » à Combe Chaude, commune de Léoncel : on peut penser à une mauvaise compréhension du nom (de la même façon que le Lt Chrétien nomme dans un message un « pas Trouée » près du col des Limouches : il s’agit à l’évidence du pas du Touet). Au Ronzier, il y avait alors des bâtiments pouvant accueillir un groupe de maquisards.

Le 21 juillet, après un combat à Saint-Nazaire, la Cie Sabatier quitte Rochechinard. La Cie Fayard reste au-dessus de Saint-Jean, centrée sur les Berneries ; une de ses sections, la section Lacombe, est envoyée au Vercors : en fait partie Charles Émile Colombier de Bouvante (dont les souvenirs figurent dans Habitants et maquisards du Vercors) . La section Lacombe monte sur le haut plateau, participe à la défense du secteur du pas des Chattons, de la Grande Cabane. Le 23 dans la nuit, ordre de dispersion à Gerland ; Ch. É. Colombier réussit à rentrer sain et sauf à Bouvante le 3 août.

C’est ce 21 juillet que les maquisards gardant le col de Tourniol semblent quitter le col, au récit de l’un des leurs, Henri Vocel, de Barbières. La date du 21 est déduite de l’écrit de H. Vocel : il passe deux jours en fuite avant d’arriver chez lui le 23 juillet. « L’ordre de dispersion leur a été donné c’est-à-dire qu’en principe les combats sont arrêtés et ceux qui le peuvent rentrent chez eux … » (Sylvain Philibert). Il y avait donc des Résistants à Tourniol autres que ceux de la Cie Wap (H. Vocel et ses camarades pouvaient appartenir à la Cie Georges, formée, à l’origine, de jeunes gens de Barbières comme le groupe qui tenait le pas de Saint-Vincent : P. Lambert, affecté au pas de Saint-Vincent connaissait H. Vocel). René semble avoir renvoyé chez eux les maquisards locaux.

Peut-être ce 21 juillet, ou les jours suivants, une patrouille allemande (une dizaine d’hommes) est arrêtée au pas de Saint-Vincent par le groupe de la Cie Georges : « Les Allemands ont fait une percée, ils étaient montés en douce. On a surpris un type, on l’a capturé ».

Pour le 22 juillet, le Cne René semble essayer de tenir le col de Tourniol, avec ce qui lui reste d’hommes, et laisser le pas de l’Escalier à Sabatier.

Le Cdt Legrand envoie un message à René à 3 h 30 : « J’approuve votre action et votre manière d’agir. Maintenez vos positions tant que vous pouvez. Insistez auprès de Fayard pour qu’il vous aide en cas de besoin. N’écoutez pas les bobards sur l’évolution de notre situation. Je vous envoie tabac, armes et vivres. Gardez la moto si vous en avez besoin. [De ?] Même pour la farine des civils, pas question de la rendre. » Et il envoie un autre message, à la même heure, à Fayard : « Je demande en cas de pression d’intervenir aux côtés de René. J’en rend compte à Hervieux. Il faut tenir coûte que coûte sur la transversale St-Jean – Léoncel. C’est notre seule voie de communication. Pouvez-vous disposer d’un effectif de 100 hommes à mettre tout de suite en renfort à René qui est très faible. Je vous demande cela vu l’impossibilité que j’ai d’envoyer du renfort et dans l’intérêt général. »

Le Cne Sabatier, dans son historique de la 5e compagnie, écrit : « Installation de la compagnie aux Fogès puis au pas de l’Escalier. Accrochages à Oriol et à Tamée (…) Les Allemands forcent le col de Tourniol tenu par les Cies Wap et Chrétien, le col des Limouches, incendient Léoncel ? Les cols de la Bataille et de Pionnier sont ouverts à l’ennemi. La compagnie est encerclée entre Bouvante-Oriol-Tourniol-Léoncel. J’effectue la destruction du pas de l’Escalier et toute la compagnie se replie dans la crête de Comblezine car les Allemands utilisent tous les sentiers. Le hameau des Fogès ne sera pas détruit. ». Constatons que le Cne Sabatier n’a pas d’informations précises sur les unités à son sud (il pense que Wap est encore sur place, et que Chrétien occupe le col de Tourniol). Il fait la coupure au pas de l’Escalier : est-ce sur demande de René ?

Pierre Balliot écrit « Ailleurs, après avoir occupé Léoncel, l’ennemi atteint le col de la Bataille cherchant à prendre à revers les FFI [du Vercors] ».

Le Lt Chrétien écrit au Cdt Antoine : « Les Allemands sont à Peyrus et à Barbières depuis le 20 (…) Ils essaient de pratiquer par infiltration entre les compagnies. C’est ainsi qu’hier matin, une patrouille de ma compagnie a rencontré vers 10 h une patrouille d’Allemands qui s’était infiltrée entre le col des Limouches et le col de Tourniol aux lieux-dits : « Le Pas Trouée » [Pas du Touet]  et « le Pas de Saint-Vincent ». Nous avons donc placé dans ce secteur un groupe de combat prêt à toute éventualité. (…) Nous sommes couverts sur notre droite par un groupe de Léoncel au col de Tourniol et par la Cie Sabatier sur la route de Saint-Jean. ». Le groupe de Chrétien au pas de Saint-Vincent remplacerait celui de la Cie Georges (la patrouille allemande rencontrée la veille serait-elle la même que celle citée par P. Lambert ?).

Le 23 juillet, la bataille du Vercors est perdue : le commandement FFI donne l’ordre de la dispersion ; cela ne concerne pas les unités du Royans : la Cie Sabatier reste groupée et monte à Musan.

C’est dans la nuit du 23 que le Cne René donne l’ordre d’abandonner les cols, au vu de messages adressés le 24 par le Cne Sanglier au Cdt Antoine  :

  • à 14 h 30 : « Lt Chrétien actuellement au PC. Toute sa compagnie repliée par ordres Lt René. J’ai vu ordre donné à 0 h 20 de se disperser après planquage des armes lourdes – Renseignements transmis par Chrétien indiqueraient évacuation complète de Léoncel – Présence des Allemands (plusieurs milliers) vers le col de la Bataille – Liaison René-Legrand par téléphone coupée depuis hier – Liaison par agent pas revenue à René venant de Legrand. Vous demande ordres. » ;
  • à 17 h : « Vous envoie Lt Chrétien pour complément d’information. – Vous demande ordres précis concernant le sort de mes hommes, le problème est le suivant : si les renseignements sont exacts concernant le découvert Léoncel, Les Limouches, Tourniol, devons-nous conserver un dispositif rigide menacé d’encerclement ou devons-nous disperser nos hommes dans les bois en guérillas indépendantes – Je vous demande une réponse précise et rapide. »

Chrétien et Sanglier ne savent pas que les Allemands ont déjà passé le col de Tourniol, mais ils savent qu’ils sont au col de la Bataille (avec une information sans doute exagérée sur leur effectif).

Le Cdt Legrand écrit : « Beaucoup d’hommes provenant surtout du bataillon Fayard traversaient la zone du bataillon René, démobilisés par leurs chefs et se rendant à Romans. (…) Mais leur passage à travers nos lignes avait semé la confusion et René avait cru bon, dans un premier temps, de faire replier tout son monde dans les bois en quittant la position forte de Tourniol et du Pas de l’Escalier, au nord de Léoncel. Mais peu après il reprit ses positions primitives. »

Pour le col de Tourniol : Henri Vocel a laissé des souvenirs des 23 et 24. Il est chez lui le 23 « après être resté deux jours dans les bois » : il aurait donc été libéré le 20 au soir ou le 21 au matin. Ce 23, il est capturé par les Allemands dans la ferme de ses parents, la Cantonnière. Ils ne le soupçonnent pas d’être maquisard, heureusement. Il est requis avec un autre jeune homme de Barbières pour porter les munitions d’une unité qui monte la route de Tourniol vers le col. « Que va-t-il se passer ? Je sais qu’il reste des maquisards qui ne peuvent rentrer chez eux et qui ont des armes. Sitôt arrivés au col, les Allemands rigolent : il y a là un cordon détonateur de 7 ou 8 m qui aboutit au milieu de la route dans un genre de taupinière. Ils coupent le cordon à 1 m ou 1,50 m de l’explosif et se reculent un peu. La déflagration n’a pas beaucoup d’effets, elle a produit un trou comme un seau au milieu de la route. Tout ceci est bien à l’image de la Résistance, qui n’a bien sûr pas de gros moyens. ». Descente vers Léoncel : échanges de tirs avec des maquisards entre Laffrey et Léoncel : les Allemands ne quittent pas la route. Ces maquisards sont-ils un groupe resté avec le Lt René au Ronzier ? La colonne s’arrête à l’hôtel : sept ou huit personnes du village sont enfermées dans une chambre, dont le curé (le père Allard) et l’institutrice (Mlle Reynaud), ainsi que cinq ou six Espagnols travaillant pour Mme Barraquand. Le village est pillé. Un maquisard arrive en vélo de La Vacherie : pris comme cible, il réussit à s’enfuir. Les deux otages de Barbières passent la nuit à la ferme : ils sont petitement nourris (mais les otages de l’hôtel n’ont ni à manger ni à boire) ; un soldat leur demande de jouer aux cartes, ils font mine de ne pas savoir. Coups de feu dans la nuit, quand un renfort allemand arrive : des maquisards sont toujours présents dans le secteur de Tourniol.

24 juillet. À Léoncel, les Allemands font sortir leurs otages de l’hôtel au matin. Ils mettent le feu à des bâtiments : les témoignages divergent sur la maison Gresse (pour H. Vocel, elle est brûlée ; pour Y. Bodin et G. Champéroux, elle n’a pas brûlé) ; pour la Grange, Robert Bouchet pense que des parties ont été incendiées, mais d’autres sont restées intactes. Les soldats avec tous les otages partent pour le col de Tourniol, les otages placés à l’avant. Arrêt à la ferme de la Cantonnière, chez les parents Vocel ; les Allemands boivent. « C’est à ce moment que le curé Allard s’approche de mon père et lui demande un verre d’eau, un des boches s’avance, attrape le verre plein et le balance dans la cour. Un moment très dur pour nous tous, et puis il va falloir partir, j’embrasse mes parents. » Les Allemands relâchent quand même H. Vocel, mais emmènent les autres otages jusqu’à Saint-Nazaire  ; « Je pense que le curé et l’institutrice remontent à Léoncel quelques jours après. ».

Dans ses décomptes des victimes par commune, André Vincent-Beaume cite, pour Léoncel, José Carballo comme « interné arrêté dans la commune et libéré après 90 jours ou évadé » : il s’agit peut-être de l’un des ouvriers espagnols arrêtés.

G. Champéroux confirme ces souvenirs : « Le vieux curé Allard est pris, avec d’autres, par les Allemands pour porter les bandes de cartouches de mitrailleuses jusqu’au-delà du col de Tourniol, vers Romans. Ils seront ensuite relâchés. »

Le 25 juillet : nouveau bombardement de la colonie de vacances de La Vacherie. « Quelques dégâts matériels, mais par suite de l’évacuation du village, il n’y eut ni tué ni blessé. » Une photo montre « la colonie endommagée par les bombardements des 22 [juin] et 25 juillet. » : c’est clairement la Colonie Notre Dame de Lourdes, actuelle Colo du Chaffal (la colonie de Portes-lès-Valence était beaucoup plus petite). Loulou Bouvier, dans son livre sur la colonie catholique (Dis Grand Père, c’était quoi ta colo ?) ne précise pas le déroulement des années de guerre à la colonie « Saint-Nicolas » de La Vacherie, mais on comprend par quelques détails qu’elle a fonctionné (le père Charlon allait chercher des fromages au moulin de la Pipe pour les petits colons). On peut supposer qu’aucun colon n’était présent le 25 juillet, au bombardement.

La Vacherie – La colonie de vacances après les bombardements des 22 juin et 25 juillet – Fonds Mémoire de la Drôme

Par peur d’autres bombardements, les habitants fuient vers des fermes excentrées et les grottes en aval de Comberoufle. On a des souvenirs publiés sur un réseau social par Nadine et Loïc Sandon, à l’occasion du 77e anniversaire de ce bombardement. « Ces grottes étaient occupées par presque dix personnes, ma grand-mère Lucette Feydel (née Moulin), ses parents, son frère, ainsi qu’une autre famille. (…) Ils s’y réfugièrent quelques jours dans des conditions sommaires » (Loïc Sandon).

Grottes de Comberoufle, refuge d’habitants de La Vacherie
Photo Loïc Sandon, juillet 2022

« Après que le village de La Vacherie ait été mitraillé et bombardé, ils se sont réfugiés dans ces grottes depuis lesquelles ils ont assisté à l’incendie du village. Ils ont fui uniquement avec ce qu’ils portaient sur le dos. Des vivres qui avaient été dissimulés en prévision de ce désastre ont été découverts par les Allemands et détruits. Ma mère avait 7 ans et mon oncle Marcel 6 ans. » (Nadine Sandon). On a vu plus haut qu’un rapport de janvier 1945 fait commencer la fuite des habitants au 22 juin. La fuite des habitants n’est pas propre à La Vacherie : dans 1939-1945 Drômois dans la tourmente, la même fuite est notée pour Hostun, Barbières, Combovin, Pont-en-Royans, Échevis.

Les hommes jeunes de la commune se cachent également ; ainsi un des fils de la famille Rousset de la Morelle se réfugie dans une grotte proche de son habitation.

Ceci rejoint un souvenir d’Albert Eynard : à une date non précisée (fin juillet ou début août ?), fauchant à Comberoufle avec deux autres, ils se font tirer dessus par les Allemands : ils se réfugient plusieurs jours dans une grotte sous Comberoufle. Les Allemands devaient venir d’Omblèze par le col de Comberoufle.

Le Cne Sanglier donne à 14 h l’ordre à la Cie Chrétien de reprendre ses positions aux Limouches. Il écrit à 19 h au Lt Chevassu (adjoint au Lt Chrétien) : « Après mouvement Cie Chrétien ai envoyé liaison au Cdt – 2 colonels de chez nous étaient eux-mêmes à Léoncel ce matin Il n’y a rien au col de la Bataille – La décision de repli a été prise sur un bobard. ». On se demande si Sanglier n’a pas été victime, lui aussi, de faux bruits, car le souvenir d’Henri Vocel atteste que les Allemands étaient présents dans le secteur ces jours. Quant aux « deux colonels », qui étaient-ils ?

Le 26 juillet, la Cie Chrétien occupe de nouveau les Limouches. Le Lt Chrétien écrit au Cdt Antoine : « Avons repris nos positions à 10 h 45 (…) Avons repris contact avec Cne René qui n’a pas abandonné son poste aux Rosiers [au Ronzier]avec 6 hommes. René n’a pas voulu que nous fassions sauter la mine au col de Tourniol. » Ni Chrétien ni René ne savent que les Allemands ont fait sauter une mine eux-mêmes le 23 juillet : elle n’avait pas fait beaucoup de bruit, aux dires de Henri Vocel ; pourtant une coupure complète de la route a été réalisée. Qui a fait cette coupure ? FFI ou Allemands ? Quand ?

Cette réinstallation a été précédée d’un épisode qui donne une notation rare sur l’état d’esprit de maquisards. Dans la nuit du 24 juillet, le Cdt Legrand demande une reconnaissance au col des Limouches par un corps franc commandé par le Sgt Bretegnier (« Mémé ») à partir de Plan-de-Baix. La peur règne chez les maquisards : ils se voient « envoyés à la boucherie (…) une véritable marche au calvaire. Les lamentations retentissent tout le long de la file qui n’avance pas (…) ». Il n’y a plus qu’une poignée d’hommes à l’arrivée au col. Un coup de fusil fait conclure que les Allemands sont là, et on bat en retraite. De retour, le Sgt Bretegnier fait un rapport en ce sens. Quelques heures plus tard, le Cdt Legrand, en grande colère, le réveille pour lui apprendre que le coup de fusil était le signal que le col était occupé par des maquisards.

Entre le 25 et le 27 juillet (date non précisée), Ernest Guercio, maquisard en liaison, arrive à La Vacherie : « Belle vacherie, en vérité, je tombe en pleine bagarre, une opération de ratissage des Allemands. ». Le maquisard se présente au curé qui est à la porte de l’église. Le curé lui dit : « Foutez-moi le camp ou je vous flanque mon pied au cul. » …. « J’ai obéi sans demander mon reste ». Le père Grassot, après la guerre, a expliqué à E. Guercio son attitude : il avait vu, un peu plus loin, un Allemand qui allait le mettre en joue !

Père Frédéric Grassot
Fonds Mémoire de la Drôme

Le père Frédéric Grassot a été curé des deux paroisses de Léoncel et du Chaffal. Il a laissé un grand souvenir dans les familles de La Vacherie et de Léoncel. En septembre 1944, des paroissiens écrivent à l’évêque pour lui demander de « le citer à l’honneur pour sa brillante conduite de bon prêtre et de bon Français ». « En effet toujours fidèle à son poste, l’abbé Grassot a su avec le sang-froid qui le caractérise et toujours au péril de sa vie apporter du réconfort à tous, organiser les secours, discuter avec l’occupant et toujours faire l’impossible pour obtenir une diminution des représailles exercées contre eux ». (Communication de Sylvaine Roux).

Le 27 juillet, la Cie Sabatier se bat à Musan, patrouille jusqu’à Bouvante, et se replie vers Comblezine, passant la nuit à La Charge, dans les fermes Samuel et Vassal. Sont présents une cinquantaine de maquisards. « Le lieu est si loin, hors de tout passage, qu’il ne paraît pas vraisemblable que l’incursion allemande se poursuive jusque-là. »

Raymond Samuel note que « à partir de ce moment, tous les hommes de la région, maquisards ou non, en âge d’être exécutés, avaient trouvé une planque. »  Lui et ses frères se cachent dans une baume au-dessus de la Lyonne. Leur sœur Paule et Guy Champéroux leur amènent à manger dans des paniers :  pour justifier leur présence dans les bois, la nourriture est cachée par des champignons frais.

Les Allemands attaquent la vallée de la Gervanne ; une colonne est arrêtée à Gigors (« le combat de Gigors »). Par l’historique de la Cie Morin, on sait que trois sections de cette compagnie sont à ce moment en position à Plan-de-Baix et au Chaffal. Dans le Vercors, c’est le jour du massacre de la grotte de la Luire.

Le 28 juillet, la Cie Sabatier se camoufle à Comblezine en se faisant des « huttes de feuillage ». La seule eau disponible est celle de La Charge.

Les Allemands montent de Peyrus au col des Limouches : dans « le grand virage sous le col », sous « le Rocher écrasé ». Ils sont arrêtés par la Cie Chrétien. L’accrochage dure une grande partie de la journée : les Allemands renoncent.

Le 29 juillet, les Allemands, plus déterminés, utilisant canons et avions, attaquent de nouveau le col des Limouches : les maquisards les contiennent, sans perte. La Cie Planas (Sanglier – cantonnée à Combovin) participe au combat.  Mais dans la soirée, la compagnie est attaquée par sa gauche (de Combovin) et par sa droite (de Tourniol).

De Comblezine, la Cie Sabatier envoie une patrouille vers l’Échaillon observer la vallée : la « coquette maison forestière » est encore debout. « Les boches occupent toujours Léoncel et ses environs. » Vers midi, agitation dans le village : « Impuissants, nous assistons au pillage de Léoncel ». Les soldats emmènent des animaux, et quittent Léoncel par la route du col de Tourniol.

Le 30 juillet, à 4 h du matin la Cie Chrétien quitte sur ordre le col des Limouches et se replie vers Ambel via le Pêcher ; à Omblèze, elle est mitraillée par des Allemands postés sur la crête d’Ambel ; avec des pertes, elle se replie vers Ansage où est la Cie Morin. Elle en repartira pour Le Chaffal. La Cie Planas (Sanglier) part pour l’Escoulin.

De Comblezine, les maquisards de la Cie Sabatier voient des Allemands descendre de Léoncel vers les Fogès.

Le soir, une colonne allemande arrive en forêt de Léoncel, venant de Lente. Elle utilise huit otages comme porteurs, faits prisonniers dans des hameaux de Gresse le 21. Par les souvenirs de ces otages, on sait que cette unité est celle qui a pris le pas de la Selle (sur la bordure est du haut plateau du Vercors) le 21. L’itinéraire de cette colonne : pas de la Selle, Grande Cabane, Combe Male, Rousset (elle y est le 27, jour du massacre de la grotte de la Luire), Vassieux, Lente (prairies du Mandement) le 29. Le 30 : col de la Rama, route de Malatra, Ambel, roc de Toulau, col de la Bataille, Échaillon


Le 31 juillet, les maquisards voient Bouvante, du haut du roc de Serve : le village n’est pas occupé.

A. Ottinger et R. Samuel dans Habitants et maquisards du Vercors datent les événements qui suivent du 1er août. A. Ottinger (p. 73) : les Allemands arrivent à La Charge le 1er août dans la soirée. R. Samuel (p. 187) : « C’est ainsi qu’au soir du 1er août (..) j’ai entendu deux rafales d’armes à feu que je situais à peu de distance. »

Mais dans « Le Pionnier du Vercors » n° 69, 1989, G. François d’après A. Ottinger note pour le 1er août : « On apprend que deux jeunes gens ramenés à Bouvante ont été fusillés à La Charge à proximité des maisons. ». Ce qui daterait de la veille l’exécution. J. La Picirella (« Témoignages sur le Vercors » (p. 347) date l’exécution du 31 juillet. De même, le maire de Léoncel (courrier du 4 juillet 1965, communiqué par le Musée de la Résistance de Vassieux). Enfin, la chronologie du périple de otages de Lente faite par J. Reynaud, dans Habitants et maquisards du Vercors (p.170-172) amène à penser que les premiers Allemands sont passés à La Charge le 31 juillet.

Nous retenons donc la date du 31 juillet, parce qu’elle est celle de l’état-civil pour la mort des trois Résistants exécutés à La Charge.

Une colonne allemande venant de Lente (et au-delà, de Vassieux), descend à Bouvante par le col de Pionnier, monte vers les Sausses par le chemin de La Charge. Arrivée en fin de journée à La Charge. Exécution, à quelques centaines de mètres, de trois jeunes hommes, pris sans armes à Bouvante : Jean Gauthier, Marcel Albert-Brunet et Albert Giraud. Robert Serre indique qu’ils seraient des blessés de l’hôpital du maquis, partis de la grotte de la Luire avant l’arrivée des Allemands.

Au témoignage de Raymond Samuel : « Ils étaient occupés à faire les foins dans une clairière appelée « les Guéniers » qui se trouve quelque 300 mètres au-delà du barrage de Bouvante. Ils n’étaient pas du tout blessés. Le fils de Marius Faure, gardien du barrage, les a prévenus que la troupe allemande s’était engagée sur le chemin du barrage et allait passer près d’eux. Au lieu de rentrer dans le bois les trois jeunes ont alors fait preuve d’une inconscience rare, ils ont répondu « qu’ils voulaient les voir » ! Et ils sont restés au bord du chemin. »

Les soldats passent la nuit dans les fermes.

La compagnie venue de Gresse descend à Léoncel avec ses sept otages : « On débouche sur le site monastique de Léoncel et en fin de journée à La Vacherie. Mise à feu des baraquements édifiés par les Chantiers de Jeunesse. »

Stèle de La Charge (détail).
Photo D. Hyenne, mai 2022

Une autre colonne allemande quitte Lente menant devant elle cinq otages (et une vache) pris à Lente pour déclencher les éventuelles mines de la route : la colonne passe la nuit à Logue, après avoir capturé trois jeunes hommes sans armes, qui sont abattus froidement le matin suivant.

Les Allemands prennent ainsi Léoncel et les cols à revers : ils contrôlent complètement les accès au Vercors.

[Sources. Jean-Pierre Bretegnier dans « Maquis Michel » ADD 97 J 30, p. 48 – Lt Chrétien ADD 97 J 18 – Cne Sabatier ADD 132 J 11 (données reprises dans La Picirella, 1991, p. 269) -« Journal de marche de la Cie Chrétien » ADD 132 J 11 – Cne Sanglier ADD 97 J 18. – « Renseignements sur l’occupation de Peyrus » ADD 133 J 33 – « Journal de marche de la 4e Cie » ADD 132 J 11 – « Rapport sur les bombardements » ADD 500 W 24 – A. Vincent-Beaume « Listes par commune des personnes tuées ou arrêtées » ADD 132 J 1 – Pierre Balliot Subir… mais lutter. P. 173 – J.P. de Lassus Combat pour le Vercors et les libertés. P.70 – Cdt Legrand « Correspondance active » ADD 97 J 3 – André Ottinger Habitants et maquisards du Vercors. P. 58. – André Ottinger cité par Gilbert François « Les pérégrinations de la compagnie Sabatier » dans Le Vercors raconté par ceux qui l’ont vécu, p.275 – Gilbert François « Le Royans en état de guerre (suite) » dans Le Vercors raconté par ceux qui l’ont vécu, p. 256-261 – Ernest Guercio « L’abbé Grassot » dans Le Vercors raconté par ceux qui l’ont vécu, p.273-274 – Charles Colombier Habitants et maquisards du Vercors. P. 131 – Sylvain Philibert Souvenirs recueillis inédit, 2021 – Henri Vocel Barbières – Léoncel 1944. – Pierre Lambert, entretien du 11 février 2022, complétant Les Lambert, chronique d’une vie familiale, p. 45-46. – Guy Champéroux Souvenirs 1994. – Yves Bodin Souvenirs 2020 Loulou Bouvier Dis Grand Père, c’était quoi ta colo ? – Raymond Samuel Habitants et maquisards du Vercors. P. 186/193 et entretien du 10 septembre 2021 – Diane Samuel-Gavat, message du 2 juin 2022 – Collectif Gresse-en-Vercors pendant la guerre 1939-1945 Éd. Association Gresse-en-Vercors Patrimoine et Histoire, Gresse-en-Vercors 2015 (p.97-99). Peter Lieb Vercors 1944 Éd. Osprey Publishing, Oxford 2012 (p. 55) désigne cette unité : 8e compagnie du bataillon II/98 de chasseurs de montagne (157e division de réserve). Les récits des otages ont été réunis par Bernard Salomon en 2015 : Odyssée des onze Otages de Falquet – Ruthières – Trézanne – Les Pellats du 21 juillet au 5 août 1944. Une carte donne l’itinéraire aller et retour du groupe d’otages. ].

BIBLIOGRAPHIE

Bibliographie ne portant que sur les ouvrages cités, comprenant des passages sur Léoncel et Le Chaffal.

  • Bouvier, Loulou – Dis, Grand-Père, c’était quoi ta colo ? Éd. Deval, Romans, 2001.
  • Collectif – Pour l’amour de la France – Drôme – Vercors 1940-1944, Éd. Peuple libre, Valence, 1989.
  • Collectif (ANPCV) – Le Vercors raconté par ceux qui l’ont vécu, ANPCV Grenoble 1990.
  • Collectif – Des indésirables – Les camps d’internement et de travail dans l’Ardèche et la Drôme durant la Seconde Guerre mondiale. Éd. Peuple libre et Notre Temps 1999.
  • Collectif (AERD) – La Résistance dans la Drôme, 2007, CD-Rom, 2007.
  • Collectif – Vercors de mille chemins – Figure de l’étranger en temps de guerre. CPIE Vercors – Comptoir de l’édition 2013.
  • Collectif (Rochefort-Samson Patrimoine) – 1939-1945 Drômois dans la tourmente, Éd. Peuple libre, Valence, 2015.
  • Collectif – Subir… mais lutter – Drômois, Drômoises dans la seconde Guerre Mondiale, Éd. Mémoire de la Drôme, Bourg-lès-Valence, 2017.
  • La Picirella, Joseph – Mon journal du Vercors, autoéd. 1982.
  • La Picirella, Joseph – Témoignages sur le Vercors, autoéd. 1991.
  • Lambert, Pierre – Les Lambert, chronique d’une vie familiale, Éd. Peuple libre, Valence, 2015.
  • Lassus Saint-Geniès (De), Jean-Pierre – Saint-Prix (De), Pierre – Combat pour le Vercors et pour la liberté, Éd. Peuple libre, Valence, 1982.
  • Micoud, Lucien – Nous étions 150 maquisards. Éd. Peuple libre, Valence, 1981.
  • Reynaud, Jean – Barraquand, Michel – Lente autrefois Éd. Bibliothèque municipale, Saint-Jean-en-Royans, 2006.
  • Samuel, Raymond – Habitants et maquisards du Vercors – Recueil de témoignages. Autoédition, 2018
  • Wyler, Christian – La longue marche de la Division 157 Éd. Grancher, Paris, 2004.