Souvenirs de la campagne de 1870 d’Élie Grangeon, soldat de Léoncel

Transcription des souvenirs manuscrits d’Élie Grangeon

Élie Grangeon, natif de Léoncel, a laissé des souvenirs manuscrits de sa guerre de 1870, conservés par sa famille. Détaillés, appuyés par des annexes réunies par l’auteur, ils ont un double objet : montrer des scènes vécues pendant les batailles et le siège de Metz, et dire la détestation de Bazaine et de l’empereur par les soldats, dès l’automne 1870. Ils révèlent bien l’état d’esprit de l’auteur, simple soldat de Napoléon III : étonnement et émotion devant la violence des combats, sentiment de trahison par le chef. En cela, les souvenirs d’un « petit agriculteur » (comme se définissait Élie Grangeon) ont un plein intérêt historique.

Ces souvenirs sont transcrits ci-après, par Denis Hyenne, à partir du document confié par Yves Bodin, arrière-petit-fils d’Élie Grangeon.

Pierre Élie Grangeon

Pierre Élie (dit « Élie ») Grangeon est né le 8 novembre 1846 à Gardy, dans le quartier de Combe Chaude (commune de Châteaudouble à l’époque, commune de Léoncel à partir de 1854). Il est le sixième enfant de Jean Grangeon dit « Gardy », agriculteur, et de Louise dite « Louison » Fave.

Il est incorporé en 1867. Il sert en Algérie jusqu’en janvier 1870. Affecté ensuite à la Garde impériale, il prend part à la guerre franco-allemande de 1870 dans l’armée du Rhin : il participe aux batailles sous Metz, au siège de Metz. Il est prisonnier de guerre quelques mois en Allemagne après la capitulation de Metz.

Revenu de l’armée en 1873, il se marie à Léoncel en 1874 avec Marie Mélanie Brocard ; ils ont onze enfants.

Élie reprend l’exploitation de Gardy. Il est conseiller municipal de Léoncel, de 1884 jusqu’en 1919 (35 ans), et il est élu maire deux fois. Un premier mandat, prévu pour 1904/1908, est interrompu par une démission inexpliquée en décembre 1905. Le deuxième mandat commence en 1909, après le décès du maire élu en 1908, et ne dure que trois ans. En 1912, le conseil municipal le réélit maire, mais il « refuse son mandat à cause de sa mauvaise vue. Il est atteint de la cataracte et n’y voit absolument rien. » (Délibération du conseil municipal de Léoncel, 19 mai 1912)

Il meurt le 2 mars 1936.

Élie et Marie Grangeon – vers 1930 (collection famille Bodin)

Ses descendants conservent de lui des souvenirs manuscrits de la guerre de 1870, transcrits ici. On ne dispose que de photocopies de ces souvenirs : les originaux ne sont pas localisés. A été utilisée la photocopie conservée par Yves Bodin, arrière-petit-fils d’Élie Grangeon, lui venant de son père, Paul Bodin.

Les manuscrits

Les manuscrits se composent de deux cahiers.

  • Un cahier de 18 pages titré : « Grangeon Pierre Élie », commençant à l’incorporation de P. É. Grangeon le 29 septembre 1867 (intégrant donc la formation militaire et le séjour en Algérie, puis la guerre en Lorraine), se terminant à son arrivée en captivité à Dresde le 10 novembre 1870. Il est daté en dernière page : 1er mars 1871.
  • Un cahier de 40 pages titré : « Campagne 1870 – 1871 – appartenant à Monsieur Grangeon… ». Toutes les pages, sauf la première, portent en haut à droite un numéro imprimé TRS5 40038A, dont la signification n’est pas connue. Sous-titré « Mémoire des villes, étapes… », un peu plus détaillé que le premier cahier, il commence le 22 juillet 1870 au départ de Paris, se termine le 10 novembre 1870 à l’arrivée à Dresde. Il est suivi d’un texte sur la captivité à Dresde, et de diverses pièces sur la guerre (de la même écriture que les souvenirs) : ordres du jour de généraux, commentaires anonymes sur le maréchal Bazaine et Napoléon III, composition de l’armée du Rhin.

L’authenticité du texte

Il ne peut y avoir aucun doute sur l’authenticité du document, malgré la méconnaissance de la famille Grangeon-Bodin sur les buts de sa rédaction et sur la localisation de l’original. Le document est bien celui d’un témoin, car tous les récits de l’époque corroborent ce qui est écrit (voir par exemple : « Été 1870 – la guerre racontée par les soldats« , souvenirs de soldats français présentés par Jean-François Lecaillon, Bernard Giovanangeli Édition, Paris 2002 – nouvelle édition 2020). Les détails sont trop nombreux et crédibles, sur la guerre et la captivité, pour avoir été copiés de sources externes.

Aucun doute non plus sur l’identité du rédacteur, rappelée dans l’en-tête des deux cahiers. Le deuxième cahier est signé « Grangeon Élie » , comme la note, malheureusement mal lisible, qui suit les souvenirs de captivité et qui précise : « Je suis simplement un petit cultivateur… » Le premier cahier se termine par le mot « Léoncel » – signifiant peut-être que ces documents ont été terminés à Léoncel (donc pendant une permission au retour de captivité).

La présence des pièces annexes (ordres du jour, opinions sur Bazaine…) montre que les souvenirs ont été rédigés dans un environnement militaire : le camp de Metz peut-être, et certainement le camp de prisonniers de Dresde. Les pièces anonymes sur Bazaine et l’empereur révèlent ce qui circulait dans l’armée défaite. Ces critiques violentes ont-elles influencé à postériori l’opinion d’Élie Grangeon ? Autrement dit, son hostilité envers Bazaine était-elle présente avant la reddition ? On ne peut le dire, mais les vives émotions qu’il exprime devant les misères de la guerre subies par civils et militaires sont à coup sûr antérieures à la capitulation d’octobre 70.

La transcription des documents

  • Les deux cahiers sont présentés dans l’ordre où ils apparaissent dans la photocopie : premier cahier de 18 pages, et deuxième cahier de 40 pages.
  • Pour faciliter la lecture, les pièces du deuxième cahier sont classées dans un ordre différent de celui de la photocopie :
    • d’abord les trois récits d’Élie Grangeon :
      • « Mémoire des villes, étapes… » : récit de la campagne ;
      • « Débordement de l’Elbe le 22 février 1871 » [daté de mars 1871] : récit de la captivité ;
      • « MM. vous me pardonnerez… » [daté 21 mai 1871 ?] : courte note sur la rédaction des souvenirs ;
    • quatre ordres du jour militaires, par ordre de date :
      • [Ordre du Général Bourbaki] [daté 8 août 1870] ;
      • « Ordre général [du Maréchal Bazaine] » [daté 19 septembre 1870] ;
      • « Adieu du Colonel [Ponsard] » [daté 26 octobre 1870] ;
      • « Ordre du Général Deligny » [daté 28 octobre 1870] ;
    • quatre pièces sur la conduite du maréchal Bazaine et de Napoléon III, dont les auteurs ne sont pas nommés, et dont une seule est datée :
      • « Le traître » ;
      • « Parole d’un aumônier » ;
      • « Voici ce que disait un officier au maréchal Bazaine prévoyant les événements suivants » [daté 28 octobre 1870] ;
    • un document sur le gouvernement provisoire : «25 septembre – D’après deux journaux français des 7 et 17 septembre… » ;
    • un document titré : « Composition des corps d’armée [de l’armée du Rhin] à l’entrée en campagne ».
  • Les notes en cours de texte (en italiques) sont du transcripteur ou de Bernadette Klein, de Vaux (commune limitrophe de Metz, proche des champs de bataille), qui a fait une lecture attentive du texte.
  • Tous les mots entre crochets sont du transcripteur.
  • Les quelques mots illisibles sont signalés par la mention : [illisible]. Les mots dont la lecture est douteuse sont en italiques. Les mots barrés correspondent aux mots barrés par l’auteur dans les manuscrits.
  • Les majuscules sont celles de l’auteur : un même mot peut être écrit avec une initiale majuscule ou minuscule. De même les nombres peuvent être écrits en lettres ou en chiffres. Pour simplifier la lecture, toutes les heures ont été transcrites en chiffres.
  • L’orthographe a été corrigée (elle est globalement correcte). Les quelques erreurs grammaticales et les quelques oublis de mots n’ont pas été corrigés. Certains passages manquent de syntaxe, semblant rédigés au premier jet sans avoir été relus : ils n’ont pas été modifiés. La ponctuation a été modifiée pour faciliter la lecture : Elie Grangeon utilisait peu le point, et pas du tout la virgule.
  • Les noms de lieux sont donnés d’abord dans l’orthographe de l’auteur, puis dans l’orthographe actuelle. Faute de documentation, certains noms de lieux algériens, en début du 1er cahier, n’ont pu être vérifiés ; de même, des noms qui sont peut-être ceux de combats du Second Empire, dans les pièces annexes au second cahier.
  • Les noms de personnes qui ont pu être vérifiés ont été corrigés si besoin. Dans la « composition des corps d’armée » (de l’armée du Rhin), les noms des généraux ont été vérifiés, mais l’état des régiments n’a pas été vérifié.
  • Les abréviations de l’auteur sont conservées : « Bon » pour « Bataillon », « Rent » pour « Régiment », « Bde » pour « brigade », « Dion » pour « Division », «  Veurs » pour « Voltigeurs », « S.M. » pour « Sa Majesté », « Sbre » ou « 7bre » pour septembre, « Obre » ou « 8obre » pour octobre, « 9bre «  pour novembre, « Xbre » pour décembre.
  • Quelques cartes ont été insérées dans le premier cahier pour illustrer le récit de Pierre Elie Grangeon.

Denis Hyenne

Février 2021

Premier cahier

GRANGEON

Pierre Élie

[1867-1869]

Incorporé à partir du 29 Septembre 1867. Parti de Valence le 1er Octobre à 6 heures par la voie ferrée ligne du Nord, étant passé à Lyon, Vierzon, Orléans et arrivé le 2 octobre à St-Maixent, département des Deux-Sèvres, resté un mois au dépôt. Le 1er novembre, pour aller rejoindre le régiment en Afrique, un détachement de 390 hommes fait la route à pied. Passé à Melle, Sauzé, Civray, Confolens, Bourganeuf, St-Léonard, Aubusson, St-Avril etc. 

. . . . . . . . . . . . . . .

29 Novembre, arrivée à Valence, permission de 4 jours, rejoindre le détachement le 3 Xbre à Montélimar, Pierrelatte, Orange, Avignon, Orgon, Lambesc, Aix, et arrivée à Marseille le 16 Xbre. Embarqué le [illisible] à 5 heures du soir. 2e nuit de transport. La mer a été très mauvaise à cause des vagues. Le 21, débarqué à Oran à 11 heures du matin où nous avons reçu tout le campement et conduit à la côte St-Louis où nous avons passé trois jours. Le 24 à Lourmel [aujourd’hui El Amria], Aint-ain, Lisosère, Aïn Timouché [Aïn Témouchent] et Tlemcen où nous avons arrivé le 27. Là en cette ville où j’ai appris toutes les manœuvres et resté jusqu’au 9 mars 1868, même jour parti à Sebdou, resté jusqu’au 10 octobre. De là, nous avons été à Sidi-Bel-Abbès, passés à Tlemcen, arrivés à cette ville le 16 Octobre. Le 18 Xbre nous sommes partis à Boukanéfis [Boukhanéfis],pour garder les prisonniers arabes jusqu’au 8 avril 1869. Le 9 partis à Tabia pour y garder les travaux publics jusqu’au 18. Le 19, partis pour les conduire à Oran passés par Boukhanéfis, Sidi-Bel-Abbès, Au Laurier Rose, au Tramble, au Tléla, et à Oran où nous avons resté pendant 2 jours Le 29 nous sommes venus à Sidi-Bel-Abbès, le 22 juillet à Boukhanéfis jusqu’au 22 août, revenus à Sidi-Bel-Abbès le 27 Xbre, partis jusqu’à Hel-açaïba.

[1870]

Le 8 janvier partis en expédition jusqu’à la Raselma [Ras El Ma] et restés jusqu’au 18. Le 19, passé dans la Garde Impériale, repassé à Sidi-Bel-Abbès où je suis été désarmé le 24.[1]

Arrivé à Oran le 26, embarqué à 11 heures du matin. La traversée a été très favorable, nous sommes arrêtés le 27 à Valence en Espagne, 9 heures d’arrêt (mais défense de descendre du bateau) et on a chargé de grandes quantités de marchandises. Le 29, débarqué à Marseille à midi, conduit au fort St-Jean et à 10 heures 40 pris le chemin de fer pour Paris, arrivé le 30 à 11 heures ½ du soir, le 31 rendu au 4e Voltigeur aux Invalides.

[1] L’ouest algérien avait connu une révolte importante en 1864 / 1865. P.É. Grangeon ne semble pas avoir participé à des combats : activités de surveillance et de protection de travaux. 

Le 1er Mai parti au camp de St-Maur.

Le 8 Mai, revenu à Paris cause du plébiscite[2], et le 10 retourné au camp de St-Maur. Le 16 parti en garnison à Versailles, resté jusqu’au 21 juillet[3], le 22 parti pour la campagne à 4 heures du matin rive droite. Grande acclamation par les habitants des villes de Meaux, Sernay [Épernay ?], Châlons, Bar-Le-Duc, Commercy et Toul, une foule de monde qui s’était portée sur la voie distribuait du pain, du vin et des cigares.

[2]  Plébiscite du 8 mai 1870. Présence du 4e Voltigeur à Paris pour maintenir l’ordre (non pour voter : Louis-Napoléon Bonaparte a interdit de vote les soldats encasernés).

[3] La guerre entre la France et la Prusse (rejointe par les autres états allemands) est déclarée le 19 juillet 1870. En août, défaites françaises en Alsace, avancée allemande en Lorraine, début du siège de Metz. Le 1er septembre, défaite de Sedan et capture de l’empereur ; le 4 septembre, déchéance de l’empereur et proclamation de la république  ; le 19 septembre, début du siège de Paris ; le 28 octobre, capitulation de Metz ; de novembre à janvier : efforts infructueux des armée françaises pour dégager Paris. Le 28 janvier 1871, armistice et reddition de Paris. Le 8 février, élections législatives : majorité royaliste, pour la paix ; gouvernement d’Adolphe Thiers. Début de la Commune de Paris le 18 mars. Signature du traité de Francfort le 10 mai. Prise de Paris par l’armée du 21 au 28 mai : la « Semaine sanglante ».

23 juillet. Arrivé à Nancy, traversé la ville et allé au camp de Tomblaine où toute la Garde s’est réunie. Premier campement au Champ de Mars sur le bord de la Meurthe. Le 24 au camp de Tomblaine. 25, départ du camp, journée accablante par une forte chaleur. 26, arrivé à Pont-à-Mousson. 27, arrivé à Metz, entré dans la ville par la porte Serpenoise, traversé la ville place Léonidas, place du palais de Justice, rue des Ponts des Morts, sorti porte de France et campé sur les promenades qui longent la route de Longeville au Ban Saint-Martin. Cette ville bien fortifiée et rempardée par le moyen d’une digue construite à cet effet permet de remplir les remparts d’eau sur trois tours de fortification, dont cinq forts principaux ; St-Julien, Quelen [Queulen], Plateville [Plappeville], St-Privas [St-Privat] et St-Quintin [St-Quentin] en dernier, est le plus conséquent par sa position, et aucun n’était fini ni armé à l’arrivée du désastre.

Carte 1 – Forts de Metz

Le 6 août, départ de Metz, traversé la ville, rentré par la porte de France et ressorti par la porte des Allemands, arrivé à Volmérange [Volmerange-lès-Boulay] à 3 heures du soir. Le 7, à Courcelle-Chaussy [Courcelles-Chaussy]. Le 8, à 2 kilomètres de St-Avol [St-Avold], campé sur le sommet du coteau. Rapport des espions qui ont dit qu’il y avait environ une armée de 150 000 hommes de troupe prussiens. Le 9 à 1 heure du matin, fausse alerte à 4 heures, on nous fait battre en retraite en nous repliant sur Metz.

Même jour, de retour à Courcelles-Chaussy et durant la route, il y avait un bataillon en tirailleur sur l’aile droite et le régiment de chasseurs à cheval en éclaireur environ 1 kilomètre, fouillant les bois et bas-fonds. Les habitants du village étaient en tristesse, craignant ce qu’il est arrivé. Campé à ce village.

Le 10 à Silly, passage de l’Empereur. Le 11, départ à 3 heures du matin, 1er Bllon en reconnaissance. À peine sorti du camp, rencontré le général Bourbaki et nous fait diriger vers le village de Montmorency [Maizery ? Marsilly ?]. Arrivés à ce village à 6 heures du matin, trouvant les habitants inquiets parce qu’on leur avait dit qu’il fallait se retirer, qu’on livrerait combat. Les rues remplies de charrettes où il y avait des provisions de toutes natures et autres accessoires, mobiliers. Beaucoup qui étaient en pleurs, les femmes et enfants qui étaient montés sur les voitures, et elles recouvraient les enfants de leur mieux (il tombait de l’eau), les vieillards qui se devaient rester à la maison quand chacune des voitures se mettait en route, c’était des adieux et des pleurs, et à 9 heures repartis et arrivés tout près de Borny. Durant la journée, n’a fait que tomber de l’eau.

Les 12 et 13, même endroit. Le 14, grand mouvement, disposition d’attaque. Bataille de Borny[4] commencée à 9 heures et finie à la nuit. 3 kilomètres en avant se trouvait le fort Queulen isolé où les mitrailleuses se faisaient entendre, entrecoupées par des feux de Bon qui partaient principalement du centre de la ligne. La Garde n’a pas pris part à cette affaire. L’ennemi étant en force, on n’a pu les arrêter sur notre gauche, et s’est glissé dans la direction de St-Julien pour entourer l’armée de Metz. Nous avons marché toute la nuit, traversé la ville pour prendre de nouvelles positions.

[4] Bataille de Borny, 14 août : première bataille sous Metz, sans résultat décisif pour aucun des deux camps. Borny est un village à 2 km à l’est de Metz.

Carte 2 – Déplacements du 4e Voltigeur, du 6 au 11 août 1870

6 août : Metz / Volmerange – 7 : Volmerange / Courcelles-Chaussy – 8 : Courcelles-Chaussy / Saint-Avold – 9 : Saint-Avold / Courcelles-Chaussy – 10 : Courcelles / Silly-sur-Nied – 11 : Silly / Borny – 14 : bataille de Borny – 15 : Borny / Longeville-lès-Metz.

Le 15, arrivé à Longeville, vers les 8 heures, grande agitation causée par cinq ou six coups de canon. Un commandant et un capitaine ont été blessés sous la tente à 9 heures. Grande détonation causée par une mine du pont de chemin de fer, en même temps avec l’arrivée d’un général qui se disait d’Angleterre et voulait parler à l’Empereur, a été conduit à l’état-major. Quelques instants après les bagages de S.M. sont passés et il avait été au fort St-Quentin. Vers les 11 heures et ½, lever du camp et aller camper de l’autre côté de la route de Gravelotte qui conduit à Verdun.

Carte 3 – Batailles des 16 et 18 août 1870
Le 16 août, les Allemands venus du sud se heurtent à l’armée du Rhin se déplaçant sur la route de Verdun et lui font rebrousser chemin – Le 18 août, les Allemands attaquent du sud vers le nord la ligne française : Bazaine refusant d’engager ses réserves, le terrain reste aux Allemands.

16, bataille de Gravelotte[5]. Lever du camp à 3 heures du matin, mis en route vers les 5 heures, descente à pied dans une colline vers 7 heures, arrivés au-dessus des jardins du village de Gravelotte. Vers les 9 heures, attaque, l’ennemi ayant approché jusqu’au 14e Régiment d’Artillerie. À 10 heures, plusieurs officiers généraux d’état-major se dirigent sur plusieurs points et donnent des ordres d’un mouvement à exécuter aux chefs de corps. En même temps le canon commençait à se faire entendre sur la direction de Rezonville en avant du village de Gravelotte.

[5] Cette bataille du 16 août (deuxième bataille sous Metz) a pris le nom de bataille de Rezonville-Mars-la-Tour. « Gravelotte » est l’autre nom de la troisième bataille, du 18 août, appelée généralement « bataille de Saint-Privat ». La confusion d’Élie Grangeon est compréhensible : le 16 août, le 4e Voltigeur était stationné près de Gravelotte, village situé entre ceux de Rezonville et de Saint-Privat. Les trois batailles ont eu lieu sur un même plateau, à l’ouest de Metz, dans la direction de Verdun où l’armée du Rhin devait se replier.

L’action s’engage sur toutes parts, mais à gauche dans le versant d’une colline entre deux bois, les mitrailleuses font éprouver de grandes pertes à l’ennemi qui voulait pénétrer dans le bois [6] en voulant nous prendre par le flanc mais ils ont renoncé. Des pelotons entiers ont été massacrés. À une heure, charge des cuirassiers, lanciers et dragons de la Garde contre huit ou dix régiments de cavalerie ennemis, où beaucoup ont resté.

[6] Peut-être le bois de Vaux (note de Bernadette Klein).

Détonation et fracas des caissons, engagement des Grenadiers vers les trois heures, mort en héros, le colonel du 3e Grenadier tué le drapeau à la main, suite d’une 6e blessure. Crosse en l’air par l’ennemi, balle explosible.

La division de Voltigeurs gardait les abords d’un bois. À 4 heures, marché en avant, et malgré la ténacité de l’ennemi on s’est emparé des positions qu’il occupait ; et la nuit arrivée, on s’est rendu maître sur tous les points. On a bivouaqué sur le champ de bataille.

Le 17, départ du bivouac à 2 heures du matin, quittant les positions, se repliant sur Metz. Arrivés sur les hauteurs du fort St-Quentin près du village de Lessy à 11 heures du matin. 2e Bon du 3e Rent de Grenadiers parti avec l’Empereur sur la route de Verdun.

Le 18, campement au fort de St-Quentin, grand combat par le 4e Corps, et on s’est laissé surprendre par l’ennemi qui était en nombre considérable. Beaucoup d’hommes ont épuisé leurs munitions là. 1ère Bde de la Dion de Voltigeurs a été envoyée ainsi que l’artillerie, ne sont pas arrivées assez tôt. Ils avaient les plus avantageuses positions qui dominaient le village de Châtel-St-Germain et avaient gagné le village de St-Privat où l’action avait été la plus acharnée, et malgré qu’ils aient eu de grandes pertes, ont terminé leur œuvre de blocus. Toutes les communications ont été interrompues depuis ce jour-là.[7]

[7] Bataille de Saint-Privat, 18 août, troisième bataille sous Metz. Les combats sont indécis mais Bazaine refuse d’engager ses réserves et l’armée doit se replier sur Metz. Les Allemands terminent l’encerclement de la ville le 21 août.

Le 19, à 11 heures du matin, parti pour occuper des positions dans le bois de Châtel-St-Germain de 2 à 300 mètres de l’ennemi. Un parlementaire est venu, M. Pierron Capitaine adjudant-major au Régiment, a été le reconnaître etc. Départ de ces positions à 4 heures du soir pour aller devant les Ponts. Arrivé le 20 à 4 heures du matin, dernier camp etc.

Le 26, lever du camp, allé du côté du fort St-Julien. Au moment où nous avons traversé la Moselle, reçu l’ordre de faire demi-tour. [8]

[8] 26 août. Première tentative de sortie de Bazaine, annulée à cause des intempéries.

Le 31, reparti à 10 heures du côté du fort St-Julien où nous sommes arrivés à 2 heures de l’après-midi. Préparatif d’attaque commencé à 9 heures, l’ennemi a été repoussé et repris le village Ste-Barbe, s’est terminé à 9 heures du soir et nous avons bivouaqué.[9]

[9] Deuxième et dernière tentative de sortie, 31 août / 1er septembre : échec également imputé à l’indécision de Bazaine.

1er septembre à 4 heures du matin, brouillard dans la colline, mais le temps clair. La bataille a commencé vers les 5 heures, le canon gronde de toutes parts. À 7 heures le brouillard disparut et on voyait l’ennemi. Les mitrailleuses leur faisaient subir de grandes pertes. De tout côté on entend la fusillade. Continuation jusqu’à 10 heures et l’ennemi étant repoussé vers 11 heures, le feu cesse sur toutes parts. Sitôt après, les troupes sont rentrées dans l’ancien camp. Si on avait continué, on aurait pu empêcher la marche du prince Frédéric-Charles qui a marché sur Sedan et la face des affaires aurait pu changer.

Le 5 septembre, distribution de viande de cheval. Jusqu’à la capitulation, on compte 40 000 chevaux avoir été mangés. Durant ce temps, pluie continuelle.

Le 14, départ du premier ballon postal de Metz[10].

[10] 25 ballons postaux (non montés) ont été lâchés de Metz, entre le 5 septembre et le 4 octobre 1870.

16 Sbre, par suite d’inondation, changement de camp pour le 4e Voltigeur qui est allé sur un petit coteau à 800 mètres plus loin. Partir de ce jour, les vivres ont manqué. Aussi, tous les jours, il y avait revue, exercice dans les vignes, etc. etc.

Le 5 8bre on nous donne le pain avec le son et 0 K, 500 grammes seulement.

Le 7 8bre à 9 heures du matin, la marche de la division se fait entendre, ordre de se tenir prêt et laisser les tentes montées et 4 cuisiniers par compagnie. À 9 heures ½, nous nous mettons en marche sans sac. À 10 heures, arrivée au village de Woippy ; derrière nous un grand nombre de voitures pour enlever du fourrage qui se trouvaient aux fermes dans la vallée de la Moselle, sur la route de Thionville. À 11 heures, premier coup de canon, attaque du château de la Donchamp [Ladonchamps] par la 1ère Brigade. Aussitôt la 2e se porte en avant et dirige sur les deux fermes. L’ennemi un feu d’artillerie qui, très nourri, venant de gauche et de droite et en face, avait des positions qui dominaient dans la vallée. Pour ce combat il n’y avait que la division de Veurs et 4 compagnies de francs-tireurs. Cette position était assez dangereuse pour nous, le chemin de fer, la route, et la Moselle descendaient dans la vallée et l’ennemi avait ramené de grandes forces, crainte d’une sortie malgré les forces qu’ils avaient, nous les avons repoussés en arrière des fermes environ 4 kilomètres de Ladonchamps. L’ennemi, voyant l’impossibilité de garder ces positions, ont mis le feu aux granges. Par suite de notre affaiblissement, il devenait de plus en plus difficile à conserver, on n’était pas même soutenus par l’artillerie.

La nuit est arrivée, on a fait sonner la retraite par le clairon, que l’ennemi a bien entendu, toutes les masses se sont levées et ont assailli, plusieurs feux de peloton, beaucoup d’hommes en ont été victimes.

Cette fantaisie du Mal Bazaine a fait perdre 8 à 900 hommes. Rentrés au camp vers les 10 heures du soir.

Carte 4 – Sortie de Ladonchamps, 7 octobre

Le 12 8bre, la ration a été réduite à 0 K, 200 grammes de pain mais la ration de viande serait portée à 1 kilog par homme. On était obligé de manger cette viande sans sel, sans pain et pas même de légume. Défendu d’aller à Metz et des gendarmes à chaque porte de la ville. Beaucoup de personnes ont supposé qu’il y avait des vivres. [Mot illisible] le jour où nous avions mangé du cheval on ne donnait pas de sel comme qu’il n’y en avait pas.

Le 22, on nous a dit qu’il n’y avait plus rien à donner qu’une ration d’eau de vie et ¼ de vin.

Le 28 8bre, capitulation. À cet effet, on nous a donné du blé en grain et l’amidon, et beaucoup de soldats ont risqué leur vie pour aller chercher des pommes de terre hors des lignes.

Le 29, triste et fatale journée qui a décidé du sort de la France, que je n’oublierai jamais. Les plus durs ont frémi du deuil de la France etc.

À 10 heures du matin, partant pour rendre les armes au fort de Plappeville, mais la rage que chacun avait, on n’a pu empêcher les hommes de se venger autrement, de détruire ou de briser les armes ou les lançaient dans les fossés. C’était un spectacle navrant de voir les routes ou fossés parsemés de cartouches ou de munitions de guerre, en étaient remplis. Se joint à ces funérailles un temps sombre et pluvieux. À 1 heure, nous rencontrons aux portes de la ville, plusieurs officiers d’état-major prussiens et ils nous ont dirigés sur Arc-sur-Moselle [Ars-sur-Moselle]. Ils occupaient les forts depuis 11 heures du matin. Pendant tout le temps du défilé, l’armée prussienne était sur les armes. Arrivée au camp qui nous était destiné au milieu de l’armée prussienne, à 6 kilomètres de Metz. On a fait des distributions de vivres.

Le 30 8bre, partis à 11 heures du matin au milieu d’un cordon de baïonnettes. Environ deux heures plus loin, tournant sur la gauche de Metz, arrivée à la ferme St-Thiébaut[11] où nous avons trouvé des revendeurs de pain très cher (5 fr. 3 Kilog.).

[11] Ferme située à Pouilly, village au sud-est de Metz. À proximité de Courcelles-sur-Nied, où les prisonniers prendront le train pour l’Allemagne (note de Bernadette Klein).

Le 1er 9bre, partis pour Ars [mots illisibles] dans un bas-fond près d’une forêt de bois, toute la nuit on a fait du feu. Grand nombre de revendeuses qui apportaient pain, viande, fromage, tabac ainsi que d’eau de vie, tout très cher, principalement le premier jour.

Le 7 9bre, embarqués pour la voie de chemin de fer à Courcelles-lès-Metz[12]. La position dans laquelle nous renfermaient les Prussiens n’était pas aimable. À 8 heures du soir, le train part, le 8 arrive à Sarrebruk à 1heure du matin1/4 d’heure d’arrêt, gare démolie depuis le commencement de la guerre. Arrivée à Meingerbruk [Zweibrücken ?] à 9 heures du matin, où nous avons déjeuné avec du riz et une portion de bœuf. Ils avaient disposé de longues tables à cet effet. Une foule de monde était venue nous voir. 1 heure d’arrêt, arrivée à Mayence à 9 heures du soir, 10 minutes d’arrêt, personne n’est descendu et nous avons vu des prisonniers français qui se promenaient. Traversé le Rhin, fleuve très conséquent ayant environ 8 à 900 mètres de largeur et le pont d’une construction remarquable.

Carte 5 – La première captivité,
28 octobre : Metz / Ars-sur-Moselle – 29 octobre / 7 novembre : Ferme Saint-Thiébaud – 7 novembre : Courcelles-sur-Nied.

[12] Aujourd’hui Courcelles-sur-Nied, sur une ligne de chemin de fer menant à Forbach via Rémilly (note de Bernadette Klein).

Le 9, passé à Frankfort-sur-le Main, à minuit changé de voie pour aller à Dresde. Passé à Erfurt, arrivé en cette ville à 10 heures du matin, pris le café. Une partie du régiment reste dans cette ville. 1 heure d’arrêt, parti pour Leipsic où nous avons eu du riz et du bœuf.

10 9bre, arrivé à Dresde à 4 heures du matin, on nous conduit aux baraques de Nouveau-Pont où etc.

Commencé le 29 7bre février1867, Fini le 1er 7bre mars 1871 [13]

Grangeon Élie

[13] Le retour des prisonniers d’Allemagne a commencé fin mars 1871, pour s’achever en août.

État de la dépense journalière durant la semaine

Lundi : riz ou pomme de terre

Mardi : vermicelle ou pomme de terre

Mercredi : millet – id.

Jeudi : pois – id.

Vendredi : lentille – id.

Samedi : haricot- id.

Dimanche : pomme de terre

(Pour en finir, ce n’est que de pomme de terre)

M. G. M. L. 62 A. L. S. 1871

Léoncel


Deuxième cahier

Campagne

1870 et 1871

Appartenant à Monsieur Grangeon au 4e Régiment de Voltigeurs de la Garde Impériale Prisonnier de guerre à Dresde (Saxe)

Fait le 22 mai 1870[1]

[1] L’auteur a écrit « 1870 » mais cette date ne peut être exacte : il faut lire mai 1871 (le premier cahier est daté de mars 1871, et le document « MM, vous me pardonnerez… » semble daté du 21 mai 1871 – la captivité commence en octobre 1870 pour s’achever en 1871.

Mémoire

Des villes, étapes et campements durant la campagne.

22 juillet – Départ de Versailles à 4 heures du matin. Devant la gare rive droite une foule de monde nous disait adieu.

23 juillet – Arrivée à Nancy à 4 heures du matin, traverser la ville, arriver au camp de la Tomblaine. 1er campement sur les bords de la Meurthe.

Pendant notre trajet de Versailles à Nancy, grandes acclamations par les habitants des villes de Meaux, Sernay [Épernay ?], Châlons, Bar-le-Duc, Commercy et Toul, qui s’étaient portés sur la voie distribuant du pain du vin et des cigares.

24 juillet – Au camp de Tomblaine.

25 juillet – Départ du camp à 6 heures du matin, journée accablante par une forte chaleur ; soif des hommes tombant dans les fossés, n’étant pas faits à la fatigue ni habitués à porter de si lourdes charges.

26 juillet – Arrivée à Pont-à-Mousson à 6 heures du soir.

27 juillet – Arrivée à Metz à 7 heures du soir entrée par la porte supérieure, une foule de monde sur notre passage, traversé la ville, place Léonidas, place du palais de Justice, rue des Ponts des Morts, porte de France, et enfin aller camper sur les promenades qui longent la route de Longeville [Longeville-lès-Metz] au Ban Saint-Martin. Cette ville de première ligne bien fortifiée et bien rempardée, et la Moselle qui la traverse permet par le moyen d’une digue construite à cet effet de remplir les remparts d’eau sur trois tours de fortification ; elle possède en outre cinq principaux forts : St-Julien, Queulen, Plappeville, St-Privat et St-Quentin, le dernier et par sa position le plus conséquent. Cependant aucun de ces forts n’était fini ni armé à notre arrivée. Premier présage du désastre qui nous menaçait. Campement ensuite au fort St-Quentin.

27 juillet au 5 août au même camp de Metz.

6 août – Départ de Metz à 6 heures du matin, traversant la ville sortant par la porte des Allemands, toute la garde arrivant à Volmérange à 9 heures du soir, entre hésitations et mauvaise opinion sur l’insuccès de la campagne nous faisant en quelque sorte battre en retraite en quittant la route de Boulay [Boulay-Moselle] pour aller prendre celle de St-Avold.

6 août – Arrivée à Courcelles-Chaussy à 7 heures du soir par une pluie battante. Campé sur un coteau cultivé jusqu’au sommet et transplanté de vignes ou de belles forêts.

7 aoûtArrivée à Courcelles – Chaussy à 7 heures du soir

Arrivée à Longeville [Longeville-lès-St-Avold] à 2 heures de l‘après-midi, campé sur un coteau très escarpé et à 8 kilomètres de St-Avold. À 5 heures du soir levée des camps par mesure de précaution ou par crainte, il faut aller recamper sur le sommet du coteau, disposition prise par l’artillerie en se plaçant en batterie connaissant l’approche et le mouvement de l’ennemi qui après les rapports des espions ont ditavoir devant nous près de 150 000 hommes des troupes prussiennes qui étaient cachés dans une vaste forêt que nous apercevions très bien environ 6 kilomètres devant nous. On a même craint, n’étant que 3 000 hommes, être enveloppé par deux corps ennemis marchant sur nos flancs, d’accord avec celui que nous avions en face. À 1 heure du matin, nous avons eu une fausse alerte. Cependant on a vu un peloton d’uhlans qui venaient en éclaireurs, mais il faut croire que cette avant-garde de l’ennemi a fait quelque chose, car on nous a fait battre en retraite à 4 heures du matin et de ce moment nous avons continué à nous replier sur Metz ce qui a occasionné un grand découragement dans l’armée.

9 août – De retour à Courcelles-Chaussy à 11 heures du matin. Pendant ce trajet l’ennemi marchait sur nos talons, car on craignait une surprise on a fait déployer un bataillon en tirailleur par brigade sur la droite de la route et le régiment de chasseurs à cheval de la garde s’est porté en éclaireur à 1 kilomètre environ sur notre droite fouillant les bois et les bas-fonds. En rentrant dans le village de Courcelles, les habitants étaient dans une profonde tristesse car ils prévoyaient déjà les grands malheurs qui les menaçaient. Changer de camp et aller à Silly [Silly-sur-Nied] à 4 kilomètres. Passage de l’Empereur venant de Metz et allant à Courcelles.

10 août – Même campement à Silly.

11 août – Départ de Silly à 3 heures du matin pour le 1er bataillon pour aller en reconnaissance, et à peine avait-il quitté le camp qu’il a rencontré le général Bourbaki qui lui a dit de se diriger vers le village de Montmorency, par où la colonne devait passer, et où nous sommes en effet arrivés à 6 heures du matin par une pluie battante et de boue à ne pouvoir s’en sortir, étant obligés de passer par des terres labourées ou par des petits chemins vicinaux. Enfin arrivés à ce village, c’était un spectacle à fendre les cœurs aux plus endurcis. C’était une émigration générale ou pour mieux dire une fuite. La rue était remplie de toutes les charrettes de labour où étaient entassés pèle et mêle des provisions de nourriture de toute espèce ainsi que des matelas, couvertures et autres accessoires de mobilier. Tout le monde était en pleurs, des familles entières étaient montées sur des voitures, les femmes recouvraient de leur mieux leurs petits enfants qui poussaient des cris de désespoir la [illisible]. Les maris, ou les vieillards qui se [illisible] et ne voulaient pas quitter leurs demeures, et quand chacune des voitures se mettait en route se dirigeant vers Metz, c’était des adieux déchirants où se mêlaient des cris perçants des voix d’enfants. En joignant à ce triste tableau le passage de la colonne toujours par une pluie torrentielle, les hommes trempés et remplis de boue jusqu’à la ceinture, marchant la tête basse, sombres et silencieux, on pourra se faire une petite idée de ce triste passage où nous ont emmenés les fléaux de la guerre. Cette journée est pénible pour l’armée. Passé le village de Montmorency et allant à Borny à 6 kilomètres de Metz.

12 août – Au 13, même campement à Borny.

14 août – Levée du camp à 3 heures du matin sans ordre de marche, mais à 11 heures grand mouvement de troupes pour les dispositions d’attaque (de la bataille de Borny) qui a commencé à deux heures et s’est finie à huit heures, 6 kilomètres en avant de Metz, en face le fort Queulen, l’action de nourrir un feu incessant à volonté et qui très souvent entre couppe le craquement des mitrailleuses et parfois le feu de bataillon qui partait toujours du centre de la ligne que l’ennemi cherchait à protéger. La Garde dans cette mémorable journée a pris peu de part à cette affaire,  si ce n’est les Grenadiers qui ont donné vers 5 heures, et l’artillerie qui pour exemple leur a donné le coup de grâce, et on s’est emparé des positions qu’il occupait. L’ennemi étant en force considérable ne put être arrêté sur notre gauche et s’est glissé dans la direction de St-Julien pour entourer l’armée à Metz. Ce mouvement de la part de l’ennemi a été la cause que nous avons marché toute la nuit en traversant Metz pour venir faire face [illisible] la position qu’il avait choisie avant le village de Longeville.

15 août – Arrivée à Longeville à 4 heures du matin. Vers huit heures, il y eut une grande agitation dans les camps causés par cinq à six coups de canons que l’ennemi avait tiré entre la gauche de notre régiment et 10e de ligne et il y a eu même un commandant et un capitaine de blessés étant sous la tente. À 10 heures, tout le camp a été saisi par une grande détonation produite par une mine pratiquée pour le chemin de fer, vu l’approche de l’ennemi qui était aux portes de Metz. Cet incident a été suivi par l’arrestation d’un général prussien qui se disait d’Angleterre et qu’il voulait parler à l’Empereur. Il a été désarmé et conduit auprès l’état-major mais il est repassé un instant après accompagné du Maréchal Bazaine. Immédiatement après, les bagages de l’Empereur sont passés. Aussitôt après, levée du camp et vers midi on s’est mis en route pour aller occuper une autre position du côté du fort St-Quentin où nous sommes arrivés vers 6 heures du soir. Une heure après, relevé du camp, aller camper de l’autre côté de la route de Gravelotte qui conduit à Verdun une grande quantité de bagages.

16 août – Bataille de Gravelotte. Levée du camp à 3 heures du matin, commencé le mouvement à 5 heures, descente à pied dans une colline et enfin arrivée à 6 heures au-dessous des jardins du village de Gravelotte où nous avons fait la soupe. Vers 8 heures bruit d’attaque, l’ennemi ayant approché jusque dans le camp du 14e régiment d’artillerie qui était à abreuver les chevaux.

À 9 heures, plusieurs généraux et officiers d’état-major se dirigent sur plusieurs points à fond de train de cheval et donnent les ordres de mouvement à exécuter aux chefs de corps. Vers 10 heures, premiers coups de canon dans la direction de Rezonville en avant du village de Gravelotte. Grand mouvement de troupes se portant en avant.

L’action s’engage sur la gauche dans le versant d’une colline entre deux bois. Les mitrailleuses font éprouver de grandes pertes à l’ennemi qui voulait pénétrer dans le bois[2] que nous avions à notre gauche et par ce moyen nous prendre par les flancs mais ils ont renoncé, des pelotons entiers étaient massacrés à proportion qu’ils débusquaient du bois. La fusillade commence aussi à se faire entendre. Se mêle le grondement du canon qui a déjà pris une plus grande extension et porte du désordre dans les rangs. À 8 heures, charge des cuirassiers de la Garde et des Lanciers et Dragons contre 8 à 10 régiments de cavalerie ennemie. Détonations et fracas des caissons, engagement de la division des Grenadiers et vers 3 heures mort en héros du colonel du 3e Grenadier tué le drapeau à la main suite d’une 5e blessure[3]. Crosse en l’air par l’ennemi, balles explosibles. Pendant ce temps la division des Voltigeurs avait été employée à garder les abords d’un bois, mais à 4 heures reçoit l’ordre de marcher en avant après s’être engagée à son tour à tirailler environ 1 heure et 1/2 ou 2 heures. Voyant la ténacité de l’ennemi, ordre de marche à la baïonnette afin de les débusquer des avantageuses positions qu’ils occupaient, et en battant la charge, qu’il s’est lancé au pas gymnastique à travers une pluie de bombes, d’obus, de balles et de mitraille, qu’on est parvenu à repousser l’ennemi et s’emparer des positions qui lui avaient été désignées. Enfin l’ennemi était repoussé de tous les côtés, et la nuit arrivée, nous étions maitres des positions sur tous les côtés. C’était une belle page de plus ajoutée dans l’histoire pour les armes des Français.

[2] Peut-être le bois de Vaux (note de Bernadette Klein).

[3] L’auteur écrit « 6e blessure « dans son premier récit.

Tout n’était pas fini, il fallait aller ramasser ceux qui avaient été victimes de cette mémorable journée. Or donc, une section a été désignée, et là où on a pu voir juger des horreurs de la guerre. Tantôt on en ramassait un qui n’avait plus qu’une jambe et noyé dans une mare de sang. Tantôt c’était un autre qui avait la figure emportée par ces éclats destructifs de ces atroces engins de guerre et qui poussait des cris lamentables. D’autres qui, par suite de cruelles souffrances qu’ils éprouvaient, demandaient à grands cris qu’on achève de les tuer. Hélas ! Cette corvée a été plus douloureuse et plus pénible que la fatigue et les souffrances que l’on avait eues à supporter pendant toute la journée, et m’a laissé au cœur de tristes et douloureux souvenirs. Enfin vers 2 heures du matin, nous avions fini cette pénible œuvre à notre grande satisfaction et nous sommes allé bivouaquer avec le reste du régiment sur le champ de bataille. Départ du bivouac à 9 heures du matin, quittant les positions nous repliant sur Metz. Arrivée sur les hauteurs du fort St-Quentin près le village de Lessy à 11 heures. 4e bataillon du 3e régiment de Grenadiers parti avec l’Empereur par la route de Verdun.[4]

[4] La bataille de Saint-Privat a été la plus meurtrière de la guerre de 1870 : 20 000 morts allemands, 12 000 morts français. Au total, les trois batailles de Metz ont fait 75 000 morts.

18 août – Même campement pour le régiment au fort St-Quentin.

Grand combat pour le 4e corps qui s’était trop laissé approcher et surprendre par l’ennemi qui était en force considérable. L’artillerie a encore joué un grand rôle dans cette mémorable journée. Voyant l’impossibilité de repousser l’ennemi, beaucoup de troupes avaient épuisé leurs munitions. La 1ère brigade de la division de Voltigeurs a été envoyée ainsi que l’artillerie, mais trop tard car l’ennemi s’était emparé des avantageuses positions qui donnaient les abords des villages de Châtel-St-Germain et emparé du village de St-Privat où l’action a été la plus acharnée. Ainsi par ce succès quoiqu’il ait éprouvé de grandes pertes, l’ennemi a pu terminer son œuvre de blocus. Aussi depuis ce jour, les communications ont été interrompues pour l’armée et la ville de Metz.

19 août – Partis à 11 heures du matin pour aller occuper des positions dans le bois de St-Privat sur les hauteurs de Châtel-St-Germain, de 200 à 300 mètres de l’ennemi. Dans ce mouvement le fort St-Quentin a tiré sur nous. Un parlementaire ennemi est venu. Monsieur Pierron, capitaine adjudant major au Régiment, a été le reconnaître etc.

Départ de ces positions à 4 heures du soir au même campement. Mais sitôt arrivés nous avons reçu l‘ordre de partir pour aller camper devant les forts où nous sommes arrivés à 4 heures du matin. C’était le dernier campement que nous avons fait devant Metz jusqu’à la capitulation.

20 août – au vingt-six, même campement.

27 août – Levée de camp à 8 heures du matin pour aller sur le fort St-Julien mais, au moment où nous traversions la Moselle, nous avons reçu l’ordre de faire demi-tour au même camp, par une pluie de déluge.

27 août – au 31, même campement.

31 août – Partis à 10 heures du matin pour nous diriger sur le fort St-Julien où nous sommes arrivés à 2 heures de l’après-midi (préparatifs d’attaque). Commencé à trois heures et l’ennemi repoussé du village Ste-Barbe et par conséquent bientôt nous sommes rendus maîtres des positions. L’action s’est terminée à 9 heures du soir et nous avons bivouaqué sur les lieux.

1er septembre – Grand mouvement de troupes à 4 heures du matin, brouillard dans les collines, outre cela le temps clair [illisible] Commencé à cinq heures, belle journée, et belle position des deux côtés. Forte canonnade commencée a fait dissiper le brouillard. Vers les 7 heures, on apercevait distinctement l’ennemi qui, cette fois encore les mitrailleuses ont fait éprouver de grandes pertes à l’ennemi. À 8 heures, la fusillade ronflait plus fort sur toutes les lignes et une division de cavalerie s’apprête à charger. Ceci continue jusqu’à 10 heures et l’ennemi était encore repoussé. On ne sait par quel ordre, vers 11 heures, le feu a cessé sur toutes les lignes de part et d’autre. Immédiatement les troupes sont rentrées chacune dans l’ancien camp en se retirant par la route de Boulay. Si ce jour-là on avait continué à combattre, on aurait pu empêcher la marche de l’armée du prince Frédéric-Charles qui marchait sur Sedan. Et la face des affaires aurait pu changer. Mais c’était écrit, etc.

2 septembre – au 16, même campement au camp devant les ponts. Le cinq, première distribution de viande de cheval. Jusqu’à la capitulation, nous avons mangé environ 40 000 chevaux pendant le blocus dont ¼ sont morts de faim. Pluie continuelle, inondation des camps. Le 14, départ du premier ballon postal de Metz.

16 septembre – Par suite d’inondation, changement du camp pour le régiment seul, qui est allé sur un coteau à 10 minutes plus loin. À partir de ce jour, les vivres nous ont manqué, aussi on nous passait tous les jours la revue ainsi que des munitions, par suite d’une pluie continuelle qui ne cessait de tomber nous avions aussi exercice tous les jours qu’il faisait beau dans les vignes cause du raisin. Etc. etc. etc.

17 septembre – au 7 octobre, même embêtement et la faim commençait à se faire sentir, car le vingt-quatre Obre la ration de pain avait été réduite à 0 K, 200 grammes et le cinq octobre, on nous a donné du pain avec du son.

7 octobre – à 9 heures du matin, la marche de la division se fait entendre et aussitôt on donne l’ordre de se tenir prêt à partir, de laisser les tentes montées, et que les cuisiniers resteraient au camp. Enfin 9 h ½ arrivent, nous nous mettons en route sans [illisible] et nous arrivons à 10 h ½ au village de Voippy [Woippy], disposition d’attaque, derrière nous un grand nombre de voitures pour enlever le fourrage qui se trouvait aux fermes des Petites et Grandes Tappes qui se trouvaient dans la vallée de la Moselle sur la route de Thionville, point sur lequel nous devions nous diriger. À 11 heures, premier coup de canon et aussitôt après attaque du château de la Donchamp [Ladonchamps] par la 1ère brigade qui a été enlevé sans coup férir, aussitôt la 2e brigade a reçu l’ordre de se porter en avant et se diriger sur les deux fermes. À ce moment l’ennemi a ouvert un d’artillerie qui très nourri venant de droite et de gauche et en face où ils occupaient des positions bien avantageuses qui dominent la vallée et nous ont fait éprouver beaucoup de pertes. Pour cette manœuvre, il n’y avait que la division des Voltigeurs de commandée avec 4 compagnies de francs-tireurs pour exécuter ce coup de [illisible] il ne croyait pas que cette affaire aurait pris autant de conséquences et qu’il se serait trouvé devant des forces aussi considérables, mais cette position était trop dangereuse pour l’ennemi car le chemin de fer, la route, et la Moselle descendaient cette vallée. C’est pourquoi l’ennemi avait ramassé de grandes forces de crainte qu’on tente une sortie. Cependant ces masses n’ont pu arrêter l’élan de cette division qui a repoussé l’ennemi en arrière des fermes qui se trouvaient à environ 4 kilomètres du château de Ladonchamps. Les poursuivant et l’abordant à la baïonnette, manière également employée pour les déloger des dites fermes. L’ennemi ayant l’impossibilité de garder ces positions, s’est empressé de mettre le feu aux fourrages qui se trouvaient aux abords des fermes, mode de destruction employé par lui quand il se voyait repoussé.

Par suite de notre affaiblissement tandis que avant l’ennemi avait toujours du renfort et il nous devenait de plus en plus difficile de conserver les positions que nous avions si hardiment enlevées, n’étant même pas soutenus par une pièce d’artillerie. La nuit est arrivée et il a été facile à l’ennemi de nous envelopper dans les faibles embuscades que nous occupions et ne pouvant retirer aucun résultat du glorieux succès obtenu jusqu’alors. Cette sortie n’avait pas été faite pour faire une trouée, on a dû prendre une détermination. Le moment n’était mouvement étant précieux on a fait sonner la retraite. À cette sonnerie que l’ennemi a bien entendue, toutes les masses se sont levées, ont assailli de plusieurs feux de peloton qui beaucoup d’hommes sont été victimes et ce serait difficile à écrire dans cette campagne.

Quand on a été hors de portée de l’infanterie, c’était l’artillerie qui finissait ravager ceux qui la petite réserve qu’on aurait dû ménager car on ne cherchait à soutenir une retraite étant si peu nombreux. Cette fantaisie du Mal Bazaine nous a fait perdre près de 8 à 900 hommes – Belle distraction – nous sommes rentrés au camp vers les 10 heures du soir.

8 octobre – au 29 même campement. Le 18, prévenus qu’on ne toucherait plus de vivres de campagne mais que la ration de viande serait portée à 1 kilog. de viande de cheval par homme et nous étions obligés de manger cette viande qui au lieu de nourrir, etc.

N’ayant ni pain ni sel, et même pas de légumes pour enlever le goût fade malgré la faim vous répugnait et ne faisait avec ça que d’affaiblir car les chevaux étaient pires que nous étaient attachés à la corde mais on ne leur donnait rien à manger. Aussi le matin il en tombait quelqu’un de faiblesse pour ne plus se relever. Avec ça nous avions une pluie continuelle et nous était défendu d’aller à Metz et des gendarmes étaient placés à chaque porte à cet effet, mais les officiers ne s’en privaient pas, ils étaient toute la journée, car la plupart des hommes à peine ils tenaient debout et beaucoup commençaient à avoir des figures cadavériques et dire qu’on. Beaucoup supposaient qu’il y avait des vivres dans Metz « Ho ho Bazaine que de maux tu nous fais souffrir etc. »

28 octobre – à l’arsenal de Metz, veille de la capitulation et en effet on nous a donné du blé en grain et de l’amidon. La faim commençait à faire son jeu. Il y avait des hommes qui allaient risquer leur vie en allant jusqu’aux lignes ennemies pour chercher des pommes de terre. Certains soldats se sont fait prendre en se fiant sur l’ennemi qu’on croyait que c’était des Polonais et ont succombé dans ces risques aventureux.

29 octobre – Jour de la capitulation.

Triste et fatale journée qui a décidé du sort de la France et qui restera à jamais dans mon cœur, car les hommes les plus durs et les plus terribles ne pouvaient résister au deuil dont la France se recouvrait dans une seule journée. Enfin à 10 heures du matin, nous portant pour rendre les armes que nous devions porter au fort Plappeville, mais la douleur et la rage que chacun portait dans son cœur n’ont pu empêcher les hommes ne pouvant se venger autrement de détruire ou briser les armes qu’ils jetaient dans les fossés, dernier adieu, et par ce moyen s’éviter la honte de les remettre dans les mains de l’ennemi. C’était un spectacle navrant de voir les routes parsemées de cartouches et autres munitions de guerre, les fossés remplis de fusils et d’équipements militaires. On ne voyait que le triste et douloureux tableau des désordres qui frappent la France. Se joignent à ces funérailles un temps sombre et brumeux, et une incessante pluie fine qui nous pénétrait jusqu’aux os. Les Prussiens occupent déjà les forts (on voit flotter les drapeaux) et la Porte Moselle. Nous rentrons au camp pour prendre nos sacs et nous sommes repartis vers une heure pour finir de voir s’accomplir la lâche œuvre du perfide Bazaine. Nous rencontrons à la sortie de la ville quelques officiers d’état-major prussiens et [ils] nous dirigent sur Arc-sur-Moselle [Ars-sur-Moselle]. Pendant tout le temps du défilé, l’armée prussienne qui était sur les côtés était sous les armes. Nous arrivons enfin au camp qui nous était destiné et nous campons au milieu de l’armée prussienne à 6 kilomètres de Metz. Après notre arrivée, on a fait des distributions de vivres, car à peine si nous tenions debout puisque depuis 12 jours nous n’avions plus touché de vivres que la viande de cheval, aussi beaucoup d’hommes sont morts dans la nuit pour s’être trop chargé l’estomac, n’étant pas habitués à se bourrer et à tant manger. Nous avions avec ça une pluie continuelle qui a transformé notre camp en une plaine de vase.

29 octobre – Partis à 2 heures de l’après-midi pluie la ferme St-Thiébaut[5], pluie et boue par-dessus le cou. Arrivés à 7 heures du soir au camp d’Ars [illisible] campé dans un bas-fond près d’un bois où toute la nuit c’était comme des bucherons qui abattent une forêt. En effet le lendemain la moitié de la forêt était par terre, aussi pendant toute la nuit et le reste du temps que nous y avons passé, on s’est bien séché et chauffé car on faisait un très bon feu. Ça nous a bien servi car il gelait d’assez forte gelée. Grand nombre de revendeuses qui portaient du pain, du fromage, de l’eau de vie et du tabac mais qui vendaient trop cher et les officiers prussiens les ont fait partir.

30 octobre – Vous me pardonnerez, j’oubliais de parler du 30. Partis à 11 heures du matin, mais alors au milieu d’un cordon de baïonnettes prussiennes pour aller occuper un autre camp environ 2 heures plus loin, mais tournant sur la gauche de Metz et sommes enfin arrivés au camp de la ferme St-Thiébaut[6] à 3 heures de l’après-midi toujours par une pluie battante et distribution aussitôt arrivée, première revendeuse qui vendait le prix très cher : pain de six livres 6 francs.

[5] Camp de Saint-Thiébaud : situé à Pouilly à côté de la ferme du même nom (note de Bernadette Klein).

[6] Ferme de Saint-Thiébaut : située à Pouilly, à proximité de Courcelles-sur-Nied (note de Bernadette Klein).

1er novembre – Au 7, restés dans le camp. Impatience de tout le monde d’embarquer par chemin de fer pour une ville quelconque, la position dans laquelle nous renfermaient les Prussiens n’était pas aimable.

7 9bre – Partis de Courcelles-lès-Metz[7] à 9 heures du soir où nous devions embarquer mais nous ne savions pas pour quelle destination. Enfin nous nous embarquons et à 8 heures le train part et nous voilà en route renfermés dans des wagons à bœufs. Arrivés à Sarrebruck à 1 heure du matin, ¼ d’heure d’arrêt, gare démolie depuis le commencement de la guerre.

[7] Aujourd’hui Courcelles-sur-Nied, sur une ligne de chemin de fer menant à Forbach via Rémilly (note de Bernadette Klein).

8 9bre – Nous étions attendus à Meingerbruk [Zweibrücken ?] où nous sommes arrivés à 9 heures du matin. On avait préparé le déjeuner, il commençait à être temps car le ventre commençait à coller au dos. On avait disposé de longues tables à cet effet et on nous a servi une gamelle de riz et une portion de bœuf, le tout était bon et ça se comprend quand on a faim. Il y avait une foule de monde qui était venue pour nous voir tout près. 1 heure d’arrêt, le train s’est remis en marche pour Mayence où nous sommes arrivés à 5 heures du soir. Le train n’a arrêté que 5 ou 10 minutes et personne n’est descendu. Nous avons vu des prisonniers français qui se promenaient et beaucoup de monde qui s’était porté sur la voie pour nous voir passer. Remis en route et passé le Rhin, fleuve très conséquent ayant environ 800 à 1 000 mètres de longueur et le pont d’une construction remarquable. Après avoir dépassé le pont, il y avait un grand [mot rayé illisible] de [mot rayé illisible].

9 9bre – Passés à Francfort-sur-le Main à minuit, changé de voie pour aller à Erfurt. Arrivés à cette ville à 10 heures du matin, pris le café dans de grandes gamelles en terre. Provisoirement à cet effet, une partie du régiment resté en cette ville 1 heure ½ d’arrêt, parti pour Leipzig où nous sommes arrivés à 2 heures du matin, encore du riz et du bœuf. 11 heures d’arrêt, enfin repartis.

10 9bre – Arrivés à Dresde à 4 heures du matin. Après que chaque officier a eu composé sa compagnie, on nous a conduit à notre baraquement, c’est-à-dire aux baraques du Nouveau-Pont où nous avons eu encore un mois de beau temps, et tous les jours il y avait une foule de curieux qui venaient nous voir car la route passait devant le grillage en bois qui fermait la cour. Quant à notre arrivée, une paillasse, un traversin en paille et deux ½ couvertures en laine à chacun, de plus une serviette qu’on nous changeait tous les 15 jours. Quant à la nourriture, nous avions du pain noir et mauvais qui pesait 4 livres ou 2 kilog. et tous les quatre jours. De plus nous avions le café ou du marc bouilli tous les matins et toujours sans sucre.

Dépense journalière de la semaine.

Lundi – riz, pommes de terre. Mardi – vermicelle, pommes de terre. Mercredi – millet aux pommes de terre. Jeudi – pois et pommes de terre. Vendredi – lentilles, pommes de terre. Samedi – haricot et pommes de terre. Dimanche, pommes de terre. Et pour en finir, ce n’est que pommes de terre. Avec cette nourriture mal préparée, il a fallu aller tout l’hiver au travail où beaucoup d’hommes ont eu les pieds gelés et les mains. Pour quant à moi je n’en jamais [illisible].

Débordement de l’Elbe (le 22 février 1871)

Les baraques des prisonniers français établies sur les bords de ce fleuve sont submergées. Deux prisonniers ayant été oubliés dans les cachots ont été trouvés noyés le lendemain. La nation allemande prouve encore une fois la sollicitude envers les prisonniers.

23 février. L’indignation et la vengeance me dictent ces quelques lignes.

Cinq malheureux prisonniers ayant tenté de s’évader ont été malheureusement repris à la frontière. Ils les ont ramenés vers 4 heures à notre baraque et en attendant la nuit pour les conduire en prison, on les a attachés et liés à des arbres. Ces pauvres camarades étaient tellement serrés qu’ils avaient de la peine à respirer. Les cordes qui passaient autour de leurs mains entraient dans la chair. L’extrémité de ces dernières, par suite de l’interruption de sang, était devenue noire comme de l’encre. Je ne pense pas que les sauvages mettraient autant de barbarie pour faire souffrir leurs ennemis que les Allemands vis-à-vis de nous pour nous faire subir une punition.

Je vous dirais que je me suis trouvé dans les mêmes conditions. Je m’étais échappé de la baraque pour me sauver ; étant en ville, je trouvais un jeune homme de 25 ans qui parlait un peu le français, qui se chargeait de me faire partir. C’était un samedi à 2 heures de l’après-midi, je vais avec lui à sa pension où nous [illisible] à diner. Après avoir fini de manger, nous prenons le café, une bouteille de bière, nous nous disposons à rentrer chez lui pour y passer la nuit et partir le lendemain, habillés en civil, et le jeune homme nous accompagne. Je vous dirais que je n’ai pas eu de chance, en partant de sa pension pour nous rendre chez lui, un sergent-major prussien m’arrête. Il était 6 heures du soir, me demande si j’avais une permission. Je lui réponds que oui, nous marchons toujours, faisant semblant de me fouiller car je n’avais pas de permission ([illisible] baraque) je le repousse de suite mais mon civil a eu peur, s’est sauvé, ne restant plus que moi seul avec mon Prussien, je ne voulais pas le suivre. Immédiatement, il donne un coup de sifflet et les voilà réunis 6 autour de moi, je suis donc obligé de les suivre, me conduisent au poste de garde qui était tout près de nos baraques. La nuit se passe assez bien.

Reçu le lendemain matin, on me ramène à ma compagnie et à 8 heures, pour préparer mon sac et attendre le rapport et j’ai eu beaucoup de chance de ne pas être attaché en attendant ma punition. L’ordre arrivé à midi, j’avais 7 jours de forteresse, bien recommandé de n’emporter ni tabac, ni allumettes, ni couteau. Le temps était froid et beaucoup de neige. 3 heures arrivent, il faut partir, je serre la main à tous les camarades et je me rends à la forteresse à 7 kilomètres de la ville accompagné de deux Prussiens aux fusils chargés. J’arrive vers 9 heures à la forteresse, on me fait entrer au bureau. L’inspecteur me fouille mais je n’avais rien, seulement mon pain avec moi. Aussitôt on me conduit dans une cellule et on me ferme la porte à clef et un gros [illisible] de suite. Il faisait noir à n’y pas voir, d’autant que j’entends une voix qui me parle, c’était un garde mobile qui venait de rentrer il y a une heure pour la même cause que moi. Nous nous couchons par terre sans couverture, rien pour nous couvrir. Comprenez que c’était triste et tout en sommeillant nous disions : barbares de Prussiens, notre tour viendra – pour nous venger il faut l’espérer. Et pour quant à la nourriture, on nous en donne tous les 4 jours, c’est-à-dire des pommes de terre cuites à l’eau et pendant les 3 autres jours, au pain sec et une livre par jour. Il fallait se contenter à son pain qui est très noir. Voici de la manière dont on nous a traités durant notre captivité.

Grangeon Élie

Fait le 2 [?] mars 1871

MM. vous me pardonnerez les fautes que j’ai mises ci-dessus, ceux qui me connaissent. Vous voyez que je suis dans le rôle d’un notaire [mots illisibles] ni même [mots illisibles] le sang d’un prince. Je suis simplement un petit cultivateur [8 phrases illisibles]… [8]

Fait ce 21 Mai 1871

Signé Grangeon Élie

Je suis libérable le 31 [illisible] 1873

Fermez les guillemets


[8] Ce paragraphe termine le cahier, après l’ordre du jour du général Bourbaki. La mauvaise qualité de la photocopie le rend difficilement lisible.

Annexes au deuxième cahier – Ordres du jour

[Ordre du Général Bourbaki – 8 août 1870]

Les opérations sont commencées depuis quelques jours. Un combat glorieux pour nos armées a été livré par le 1er corps d’armée. Déjà les pertes qu’il avait subies, le chiffre des prisonniers laissés entre les mains du Mal Mac Mahon, duc de Magenta, avaient appris à l’ennemi combien il devait compter avec la valeur des soldats français, lorsque des troupes considérables franchissant le Rhin sur un pont de bateaux jeté à la hâte et dissimulé par des obstacles naturels aux regards de tous, débouchent rapidement sur un de nos flancs, transforme la défaite de l’ennemi en un succès chèrement acheté. Le maréchal de Mac Mahon s’est rapidement replié sur Sancerre en bon ordre. Il ne nous a pas été donné jusqu’à ce jour de prendre part à la lutte, notre tour viendra et nous saurons, j’en suis sûr, donner à la France, à l’Empereur, un témoignage éclatant de notre [illisible].

Des succès partiels dus à des circonstances presque fortuites ne sauraient ébranler notre foi dans l’avenir. Vous vaincrez, soldats, parce que vous possédez au plus haut degré les vertus militaires qui font la force d’une armée : l’amour de la patrie, l’esprit du devoir, une entière abnégation, le respect profond de la discipline.

Fortifiez-vous dans ces sentiments, soldats ! Oubliez les fatigues que vous inspirent les mouvements ordonnés sans que vous puissiez en connaître le véritable but. Conservez précieusement vos munitions et vos vivres. Vous vous trouverez ainsi en mesure d’exécuter sans retard toutes les opérations. Bientôt, je l’espère, nous trouverons l’occasion de nous mesurer avec l’ennemi.

Tenez-vous prêts à inaugurer vivement le rôle de la Garde Impériale dans cette campagne.

Soldats ! Ma confiance en vos dignes chefs et en vous est entière. Sous peu, vous acquerrez de nouveaux titres à la reconnaissance de notre chère patrie et du souverain.

Vive l’Empereur ! Vive la France !

Courcelles-Chaussy, le 8 août 1870

Le Général de Division commandant la Garde Impériale,

Bourbaki

Ordre général [du maréchal Bazaine – 19 septembre 1870]

Officiers, sous-officiers, soldats de l’armée du Rhin, nos obligations envers la Patrie est en danger, restons les mêmes, continuons donc à la servir avec la même énergie en défendant son territoire contre l’étranger, l’ordre social contre les mauvaises passions. Je suis convaincu que votre moral, ainsi que vous en avez donné tant de preuves, restera à hauteur de toutes les circonstances, que vous ajouterez de nouveaux titres à l’admiration de la France.

Ban St-Martin, le 19 septembre 1870

Signé Bazaine

Adieux du Colonel [Ponsard – 26 octobre 1870]

J’adjure le Régiment de se montrer digne dans son malheur, de songer à la France, de n’avoir d’autre pensée que celle de la vengeance et de préparer son arme, son cœur et son bras. Nos malheurs proviennent de défaut d’ordre et de foi dans l’autorité. Il faut s’inspirer de ces sentiments qui sont la force morale d’un peuple et sans lesquels il ne peut rester debout.

Votre Colonel, en se séparant de vous auxquels il appartenait tout entier, a la mort dans l’âme et le désespoir au cœur, mais il compte sur vous tous pour venger le pays et le relever. Il espère vivre assez encore pour vous y guider. Si on sépare vos officiers de vous, leurs cœurs vous restent à tous et ils battront avec les vôtres, pour la France, alors nous avons tous dit : Adieu, soldats.

Ban St-Martin, le 26 octobre 1870,

Le Colonel commandant le 4e Régiment de Voltigeurs de la Garde

Signé Ponsard

Ordre du général Deligny [28 octobre 1870]

Officiers, sous-officiers et soldats de la Division des Voltigeurs,

Les lois inexorables de la guerre vont s’appesantir sur nous, de douloureuses épreuves vous sont réservées, ne vous en alarmez pas, demeurez ce que vous avez toujours été, calmes et dignes à la fois, les nécessités de la situation, quelles que dures qu’elles puissent vous apparaître, sachez les supporter et accepter. Envisagez, envisagez bien votre position. Réduits par le manque de vivres et les cruelles souffrances de la faim, vous vous placez simplement sous la garantie des droits qui régissent les rapports des peuples civilisés. D’ailleurs, n’ayant demandé ni faveur ni grâce, vous ne devez rien à la générosité de l’ennemi. Vos chefs soucieux de l’honneur des armes ont songé un moment à tenter l’impossible. Ils y ont renoncé : leur bon sens, leurs devoirs envers vous les ont retenus. Actuellement, toute tentative de ce genre serait, de la part du chef, réputée crime d’insanité. Les éventualités de cette nature ayant été écartées, que reste-t-il à faire ? C’est la déportation à l’étranger, et à cette dure condition qu’il faut se résigner. En face d’une situation si pénible, je vous adjure de rester hommes, d’accepter sans sourciller la cruelle infortune et de faire tous vos efforts pour réagir contre elle de toute la puissance de vos vigoureuses et énergiques natures. Votre incontestable valeur, votre attitude calme et digne, imposeront à l’ennemi tout autant de respect et d’estime pour vous que votre intrépidité lui inspirait de crainte dans les journées des 16 août et du 7 octobre. Vos généraux, tous vos chefs du premier au dernier, partagent votre sort. La même solidarité nous réunit sur la terre d’exil où battent des milliers de cœurs associés au même sentiment de dévouement envers la patrie et de profondes tristesses pour les malheurs qui l’accablent. Attendez donc patiemment le terme très prochain de cette vie de privation et de misère que vous menez ici et quand l’heure du départ aura sonné, quittez avec ordre vos bivouacs, la tête haute et fière, sans forfanterie, comme il appartient à tout soldat qui a le sentiment de la patrie, de sa valeur, et la conscience du devoir dignement accompli. Faites cela, camarades, et vous aurez fourni une belle page pour clore ce moment d’histoire de vos régiments.

Devant les Ponts, le 28 octobre 1870,

Le Général commandant la 1ère Dion de Voltigeurs de la Garde

Signé Deligny

Annexes – Pièces sur le maréchal Bazaine et Napoléon III

Le traître

[Illisible] loin du sacré que tu dois défendre, lâche qui pouvait vaincre, a mieux aimé te rendre, va cœur wilhemhocke aux pieds de ton sultan, unit les deux lauriers de Metz et de Sedan, toi le héros, le bandit des plaines mexicaines, tu rêvas, paraît-il, les grandeurs souveraines, tu voulais à ton front ceindre un bandeau royal, sais-tu si tu méritais bien, étant né déloyal, d’être roi ? S’il suffit d’être infâme et parjure, déverser le mensonge et de donner [Illisible], s’il suffit à genoux d’adorer le veau d’or et de ne redouter qu’une chose, la mort, avoir un front d’infâme, le cœur sec et l’air louche en fait de [Illisible] et pour les trahisons l’emportant sur Judas, de livrer son épée et rendre ses soldats, si tout cela suffit pour ceindre une couronne, on te la doit.

Bazaine, à toi plutôt qu’à personne [Illisible] de frère tu pourrais tendre la main aux singes, tu descendrais vers eux par le plus court chemin et ils t’auraient accueilli dans leur sombre tanière, où Guillaume le faux croise et choque le verre avec cet assassin. Donc la France, vingt ans à [Illisible] le poignard égorger ses enfants.

Oh, quels affreux bandits que ces gens de l’Empire, quels autres ces palais et pour chef quel vampire ou quel état-major de traîtres et de vendus, viveurs éhontés, de dettes perdus, quel lupanar affreux de prinsés-tassés [ ?] des garces à blason et de [Illisible] titré que autre de pipeur de démons et de [Illisible]de chacal [Illisible] le budget à pleines [Illisible] de sbire à [Illisible] étant des complices de juges vendus revendant leur justice, mais, pendant que l’orgie où nageaient ces pillards absorbait chaque jour ton sang et des milliards de francs, France chérie autrefois si étoilée, qui conduisait au feu ton armée héroïque, qui menait au combat les hardis bataillons, qui dirigeait tes bras arrachés aux sillons. Canrobert, Frossard, héros de contredanse, De Failly que maintenant fait connaître à la France avec Palikao, dont le poignet ganté sut nettoyer si bien tout un Palais d’Été [1], et Le Bœuf le sot qui décréta la défaite, organisa la honte et conserve sa tête, tous mais fripons, tous dupés ou dupeurs à loger chez les fous ou bien chez les voleurs. Voilà ceux dont un mot faisait casser vos crânes, pauvres soldats, lions commandés par des ânes, toi, Bazaine, héros de capitulation, toi que les sots prenaient aussi pour lion, tu n’étais que poltron, maître en friponnerie qui n’oses pas mourir pour sauver sa patrie, préfères à l’honneur de l’argent de l’Empereur, la France misérable à tes genoux, râlant.

Les cris de désespoir te réveillant dans l’ombre, elle te suppliait comme un vaisseau qui sombre fait un dernier appel, à la voix du canon, à la voile qui passe et qui fuit à l’horizon, et tu la repousses, épuisée, haletante, tes mains ont élargi la blessure béante à tes bourreaux dont le nom fait horreur, traître, te l’a vendue et l’a frappée au cœur et bien donc, sois maudit et que les jeunes filles, que les hommes des champs et les hommes des villes, que les vieillards assis sur le bord des chemins et les mendiants errants en demandant leur pain, et les petits enfants qui dansent sur la place, et le jour où la mort te trouvera enfin dans les égouts où ta honte avec toi pourrira, puissent tous les Français t’adressant leurs injures, te couvriront de fumier et te noyer dans les ordures.

[1] Le général Cousin-Montauban avait commandé les troupes françaises de l’expédition franco-anglaise de Chine (1860) qui conduisit au sac du Palais d’Été. Il avait reçu le titre de «  comte de Palikao », du nom de la bataille décisive de cette expédition. Il fut nommé le 9 août 1870 premier ministre et ministre de la guerre  par l’impératrice Eugénie (régente après la capture de Napoléon III à Sedan) et renversé par la Révolution du 4 septembre 1870.

Parole d’un aumônier

de la Garde impériale

L’histoire dira qu’un César sanguinaire à la tête de 120 000 hommes qu’il avait amollis a osé déclarer la guerre à 1 200 000 hommes parfaitement armés et pleins d’ardeur……… Le commandement d’un corps d’armée pour avoir donné des leçons de vélocipède et que toutes les forces organisées de la France ont été remises entre les mains de l’aventurier dont la jalousie avait préparé le drame de Querétaro[2]. L’histoire dira qu’un bandit couronné, au lieu d’armer son peuple contre l’Étranger, n’a songé qu’à semer pour lui et qu’après avoir sauvé pour sa part deux cents millions d’économie, il n’a laissé à la France, [illisible] avec des débris d’une couronne profanée, vingt milliards de dettes et le fléau de l’invasion, et maintenant, peuple, instruisez-vous, sachez bien que l’avenir du monde est engagé. Les formidables duels que vous avez sous les yeux, c’est la lutte du passé contre l’avenir, de la force, le droit et l’autorité contre la liberté et vous, habitants des campagnes, efforcez-vous de comprendre, si on vous enlève vos bestiaux et vos voitures après avoir pris vos fils pour les conduire à la boucherie, c’est grâce à l’Empire que vous avez tant acclamé après avoir fermé l’oreille à la voix de ceux qui voulaient vous instruire. Cet homme à qui vous devez vos malheurs, vous croyez peut-être qu’il souffre de vos souffrances en pensant aux ruines qu’il a faites, aux mères et aux Français qu’il a mis en pleurs, aux ruisseaux de sang qu’il a fait couler parce qu’il l’avait voulu ?

Non, cet homme habite un château splendide, on lui sert vingt et un plats à table, on se plait à réunir tous ses généraux pour conspirer avec eux de concert avec nos ennemis, contre la France qu’ils ont vendue. Donc ne votez jamais sans savoir ce que vous faites. Instruisez-vous et sachez, vous montrer citoyens, pour avoir le droit d’être électeur. Les impôts deviendront lourds, il faut s’y attendre. Des hypocrites viendront à vous et vous diront comme la République est bonne mère, au temps de l’Empire tu ne payais que tant, et maintenant tu payes davantage. Répondez-leur avec mépris : retirez-vous Satans, si nous payons si cher, c’est que nous acquittons la note des orgies de l’Empire. Encore vingt ans de ce règne infâme, qu’arrivera-t-il ? Je n’en sais rien mais mon âme se refuse à pleurer le désastre de Sedan. César triomphant à la tête de ces maréchaux, c’était son despotisme affermi pour de longues années, encore César captif et lâche. C’est l’Empire devenu impossible grâce au dégoût qu’il inspire à la France reprenant possession d’elle-même. Bénissons donc nos faits qui nous ont voulu la liberté en organisant les victimes qui nous rendront l’honneur avec l’indépendance. En se demandant peut-être pourquoi ce langage de la part d’un aumônier de la Garde, je réponds aumônier de la Garde sans avoir sollicité mérité cette faveur et je n’ai pas, en l’acceptant, cru devoir m’interdire le droit de juger l’Empire, aimant la France plus que tout au monde. J’ai cru devoir signaler à l’oppression d’un cœur ému [illisible] une de nos fautes qui l’ont plongée dans l’abîme. Ma conscience seule inspire ces lignes, je compte pour m’encourager à les publier, sur la conscience de mes concitoyens. Qu’importe la vanité froissée en face des maux qui nous accablent et des souvenirs qui nous hantent. L’heure et [illisible] et j’écris ces lignes à deux pas des patrouilles allemandes dont j’aperçois les baïonnettes, ainsi qu’à Dieu ne plaît le retour de César me conduirait à l’exil en voulant encore une fois.

La statue de la liberté, je m’y résignerais sans mérite, persuadé que nulle joie n’est comparable à celle que l’on éprouve d’avoir fait son devoir. Mais si terribles que soient nos épreuves,  j’ai foi dans l’avenir de la Patrie parce que sa cause est celle de l’humanité. Toutes les nations sont guérissables quand le Christ les a touchées, et la France, j’en ai la confiance, tout sortira [illisible]. Comme autrefois l’aigle de Latina, Beuriot et Vilicore, et comment ne pas espérer quand on voit les présages qui se [illisible] à la fièvre qui brûle. Ne pleurons pas trop nos forteresses comme si tout était perdu, la force d’un peuple dans ces remparts de pierre mais dans les poitrines des citoyens qui consentent à mourir. Redoutons seulement la licence qui seule peut compromettre la liberté conquise et ayons tous qu’un cœur et qu’une seule âme en réservant toute notre colère contre les envahisseurs et souvenez-vous que si le courage fait le vainqueur, la concorde fait [illisible] invincibles.

[2] Querétaro. Dernier grand affrontement de la guerre du Mexique (1861/1867) : victoire des Mexicains, capture et exécution de l’empereur Maximilien. Bazaine avait été un des commandants de l’expédition tentant d’imposer Maximilien.

Voici ce que disait un officier au maréchal Bazaine,

prévoyant les événements suivants

Si j’étais à même de vous dire, voici pour ma part les questions que je vous adresserais.

Pourquoi le 26 août, après avoir par une seule route massé toute notre armée en avant de St-Julien, n’avez-vous pas livré bataille, sous prétexte de mauvais temps ? Est-ce que la pluie n’était pas pour nous comme pour les Prussiens ? Vous avez ignoré que l’armée du maréchal Mac Mahon approchait par le midi ; je crois qu’alors vous auriez réussi à lui prêter main forte, l’ennemi n’avait pas encore ces terribles batteries de position qu’on commençait à entendre quelques jours après gronder le canon.

Pourquoi le 31 août, n’avez-vous pas gardé les positions que nos braves soldats avaient conquises au prix de leur sang et n’avez-vous pas poursuivi, même pendant la nuit, les avantages que l’armée avait obtenus ? Pourquoi, depuis, n’aviez-vous pas réuni sur un point donné toute l’artillerie, toutes vos forces, pour faire une trouée ?

Si vous aviez fait comme le taureau qui recule et s’élance en baissant les cornes, vous auriez passé. Pourquoi après avoir pris les maisons de [illisible], ne les avez-vous pas occupées jusqu’à ce que les immenses approvisionnements qui s’y trouvaient aient été enlevés et rendus à Metz ? Au lieu de cela, vous êtes retiré après avoir emporté quelques bottes de paille pour l’état- major et quelques sacs de grain. Les Prussiens alors sont revenus pendant la nuit et ont allumé cet immense incendie que vous avez tous vu. Pas une maison n’est restée debout. Et maintenant, c’est brusquement du jour au lendemain que l’on prévient qu’il ne reste plus rien du tout pour l’alimentation des chevaux. Est-ce [illisible] est-ce autre chose ? Après les chevaux viendront les hommes et vous attendez tant. Qu’a été faire le Général Bourbaki à Paris, qu’est-il devenu ?

Mais je n’ai pas fini, d’autres questions.

Pourquoi le 7 octobre avez-vous livré un combat dans la plaine de Ladonchamps ? Que vouliez-vous faire ? Vous ravitailler, dit-on ? Vous avez comme toujours engagé la lutte avec une très grande infériorité numérique de troupes et vous avez opposé peu de canon aux innombrables batteries de l’ennemi. Cependant en massant votre artillerie sur le point d’attaque, en faisant comme les Prussiens ont dû vous l’apprendre, vous auriez infailliblement fait taire le canon de l’ennemi. Au lieu d’engager un corps d’armée, deux au besoin, malgré cela nos soldats ont réussi par leur bravoure à s’emparer des Grandes Tappes où il se trouvait des greniers bien approvisionnés, mais le succès vous ne le voulez pas, on serait tenté de le croire, puisqu’alors après avoir obtenu au prix du sang d’un grand nombre de nos braves soldats, la retraite a été ordonnée ? J’ai vu la chose et je la déclare infâme.

Que signifiaient ces conseils de guerre que vous teniez avec les chefs de corps d’armée et les Généraux ? On dit que l’un d’eux discutait la capitulation. Est-ce vrai, on est forcé de la croire, puisqu’aujourd’hui quelqu’un qui vous touche de près a répondu à l’affirmation d’un officier de la Garde mobile qui disait au Café Parisien qu’elle avait été l’unanimité.

Voici le plus sérieux : pourquoi n’avez-vous pas fatigué, harcelé chaque jour ou remporté des succès décisifs, du moins faire subir à l’armée assiégeante des pertes qui peu à peu l’auraient démoralisée. Tout au moins vous auriez eu un ravitaillement aux dépends de l’ennemi. Vous n’avez rien fait de cela et d’ici peu de jours il n’y aura plus moyen de combattre. Malgré cela ne comptez pas sur nous, vous ne nous vendrez pas comme des moutons. Vous et vos acolytes vous serez jugés un jour. Dieu veuille que vous puissiez vous défendre.

Metz, le 12 octobre 1870

Signé M.

Le 25 7bre

D’après deux journaux français du 7 et 17 septembre, apportés au grand quartier général par un prisonnier qui avait franchi les lignes ennemies, l’Empereur Napoléon aurait été interné en Allemagne après la bataille de Sedan. L’Impératrice et le Prince impérial ayant quitté le 4 7bre et s’est établi un pouvoir exécutif sous le nom de Gouvernement de la Défense nationale s’est constitué à Paris.

Voici les membres qui le composent :

Trochu, général de division qui était gouverneur de l’armée de Paris et était chargé de l’organisation pour le siège qu’il prévoyait.

Jules Favre, député
Gambetta id
Crémieux id
É. Arago, id
C. Pelletan, id
J. Simon, id
Picard, député
De Keratry, id
J. Ferry, id
Rochefort, id
Glais-Bizoin, id
Garnier-Pagès, id


Composition des corps d’armée à

l’entrée en campagne [de l’armée du Rhin]

1er corps Mac Mahon
[Divisions][Généraux de division][Généraux de brigades][Régiments]
1ère divisionDucrotMoreno18e ch. 18e 96
De Postis du Houlbec49e 74e
2e divisionDouay[Pelletier de] Mont Marie16 ch. 50e 78e
Pellé1er zou 3e tir.alg.
3e divisionRaoultL’Hériller8e ch. 96e 48e
Lefebvre2e zouaves 2e algérien
4e divisionDe LartigueFraboulet1er ch. 36e 87e
Lacretelle9e zouave 9e algérien
2e corps Frossard
1ère divisionVergéLetellier-Valazé9e ch. 32e 55e
Jolivet76e 77e
2e divisionBataillePouget12e ch. 8e 29e
Fauvart-Bastoul66e 67e
3e divisionDe LaveaucoupetDoëns10e ch. 4e 69e
Micheler24e 40e
3e corps Bazaine
1ère divisionMontaudonAymard18e ch. 31e 62e
Clinchant81e 93e
2e divisionCastagnyCambriel [De Nayral]13e ch. 19e 41e
Duplessis69e 90e
  3e divisionMetmanDe Potier7e ch. 7e 29e
Arnaudeau59e 11e
4e divisionDecaenDe Brauer11e chasseurs 44e 60e
Sanglé-Ferrière80e 85
4e corps Ladmirault
1ère divisionCourtot de CisseyBrayer20e ch. 1er 6e
De Goldberg57e 73e
2e divisionRoseBellecourt5e ch. 19e 43e
Pradier64e 98e
3e divisionDe LorencezPajol2e ch. 15e 33e
Berger34e 69e
5e corps De Failly
1ère divisionGozeGrenier4e ch. 11e 16e
Nicolas64e 86e
2e divisionL’Abadie d’AydrenLapasset14e ch. 49e 84e
De Maussion88e 87e
3e divisionGuyot de LespartAbattucci19e ch. 17e 27e
De Fontange de Couzan30e 68e
6e corps Canrobert
1ère divisionTixierPéchot9e 4e 10e
Leroy12e 100e
2e divisionBissonNoël9e 14e
Maurice20e 31e
3e divisionLafond de VilliersDe Sonnay75e 91e
Colin93e 94e
4e divisionMartinprey [Levassor-Sorval]Marguenat25e 26e
De Chanaleilles28e 70e
7e corps Douay
1ère divisionConseil DumesnilNicolaï17e ch. 3e 21e
Maire47e 99e
2e divisionLiébertGuiomar6e ch. 5e 37e
De La Bastide93e 89e
3e divisionDumontBordas52e 79e
Cambriel de Déchassant [Bittard des Pertes]82e 89e
8e corps Bourbaki Garde impériale corps de réserve
1ère divisionDelignyBrincourtChasseur de la Garde 1er Voltigeur 2e id.
Garnier3e Voltigeur 4e id.
2e divisionPicardJeanningrosZouave de la Garde 1er Grenadier
De Lacroix Vaubois2e Grenadier 3e Grenadier

Régiments ne faisant pas partie de l’armée du Rhin

34e, 35e, 38e, 39e, 40e, 42e, 58e, 72e, 92e