ECHOS DE LA VIE MONASTIQUE A LEONCEL (1682-1740).( I )

 leoncel-abbaye-37.2Les Archives de la Drôme conservent plusieurs « cartes de visite », sortes de procès verbaux rédigés à l’intention des moines par les « visiteurs de l’ordre de Cîteaux ». Ces chargés de mission, apparus à Léoncel du fait de l’instauration du système de la commende à l’abbaye de Léoncel, succèdent aux « Pères immédiats », abbés élus de l’abbaye mère, en l’occurrence Bonnevaux pour Léoncel, auxquels la Charte de charité avait confié ce rôle. Désignés par Cîteaux, les visiteurs de l’ordre séjournent chez leurs hôtes et rédigent, outre un « état des lieux », des « règlements » destinés à aider les moines à respecter l’esprit et la lettre de la règle de saint Benoît et les préceptes de l’ordre, à redresser une mauvaise situation née de leur oubli, à favoriser le bon fonctionnement de la communauté.

Le 16 juillet 1682, Jean Petit, abbé général de Cîteaux, signe une « carte de visite » plutôt sévère. La communauté de Léoncel compte alors un prieur claustral, Jean Jassoud,, cinq religieux prêtres, deux jeunes profès et un novice. Dans ses règlements, l’abbé général met l’accent sur la célébration de l’Office divin « auquel rien ne doit être préféré ». Il rappelle l’obligation de présence, recommande un plus grand respect des divers offices (horaires, temps consacré, qualité des chants, célébration des messes). Pour la confession, il exige la tenue d‘un chapitre au moins une fois par semaine. Il réclame le plus grand silence au réfectoire pendant la lecture des textes sacrés, le plus grand respect des jeûnes et abstinences. A ce sujet, il évoque le bref adressé en 1666 à l’ordre de Cîteaux par le pape Alexandre VII, ancien cardinal Fabio Chigi, souverain pontife de 1655 à 1667. Dans ce texte, le souverain pontife rappelle aux cisterciens les préceptes premiers et élémentaires de leur engagement. Compte tenu des protestations des villageois de Châteaudouble sur la pratique de la chasse dans des tenues peu monastiques par les religieux de Léoncel, nous comprenons pourquoi le visiteur évoque l’interdiction qui leur est faite de pratiquer cette activité. Il les rappelle à l’ordre en ce qui concerne le vêtement, dénonce la présence non autorisée par Cîteaux d’un novice (qu’il fait renvoyer chez ses parents), souligne le manque de soins apportés au saint ciboire et aux saintes hosties. (« Et comme nous avons remarqué en visitant le Saint Sacrement que l’on ne peut tirer le Saint Ciboire du tabernacle sans le mettre en péril de le renverser parce que la porte dudit tabernacle est trop étroite, le dit supérieur y fera remédier en la faisant accroître proprement et décemment ». Et il exige que le supérieur fasse rénover tous les huit jours les saintes hosties du ciboire et tous les ans les saintes huiles.
En ce qui concerne les bâtiments, l’abbé général reconnaît les efforts accomplis sous l’abbé régulier Marc Girard de Riverie quant à l’entretien et la restauration de l’église…mais il déclare qu’il reste beaucoup à faire du fait du déficit d’ornements, de l’inachèvement du pavement, de la nécessité de changer de nombreuses vitres cassées, du manque de livres, et aussi de l’absence de cloison séparant de part en part la nef de l’église du chœur ce qui permet à des femmes d’entrer dans le cloître et dans les autres lieux religieux, de l’absence aussi d’une horloge permettant le strict respect des heures, enfin de insuffisance de chambres et de places au dortoir). Il exige que tout ce programme soit mis en œuvre. L’abbé général ajoute que Dom Jassoud est trop vieux et qu’un des religieux profès, Claude Lodie, doit le remplacer pour un intérim. Enfin il recommande aux moines de prier pour le pape, pour le roi, la reine, le dauphin et la dauphine, pour toute la famille royale, pour les princes chrétiens, pour lui-même, pour le rétablissement, la conservation et l’accroissement de l’ordre de Cîteaux.

Le 22 septembre 1691, François de Monthalon, abbé régulier de Saint Sulpice (dans le Bugey) et vicaire de l’ordre en Dauphiné, signe sa carte de visite. Il a rencontré à Léoncel sept moines., dirigés par le prieur claustral Alexandre Janeriat.. Son texte constitue un règlement en 7 directives imposant à la communauté d’ exécuter de façon plus stricte les dispositions de la carte de 1682 ; d’accorder plus d’importance et de soins aux archives ; d’établir un inventaire des biens meubles de l’abbaye ; de faire un compte-rendu mensuel des comptes de la maison ; de tenir un « journalier » des dépenses, et de le faire viser tous les huit jours par le supérieur ; d’interdire au cellerier de prendre ou d’entreprendre une affaire importante sans le consentement du prieur ; de laisser à ce dernier la décision de distribuer des habits et « autres nécessités » à hauteur de 100 livres par moine et de 60 livres pour chaque « jeune » ; et aussi la faculté exclusive d’ autoriser une coupe de bois dans les forêts de l’abbaye. Le visiteur sollicite lui aussi les prières des moines dans les mêmes termes que l’abbé général en 1682.

leoncel-abbaye-37.1Du 28 avril 1705 date la très sévère carte de visite de Jean-Jacques le Roy de Marmagne, prieur claustral de Bonnevaux « vicaire du Dauphiné et des pays adjacents ». Il a rencontré à Léoncel Dom François Petit, prieur claustral, et quatre religieux. A sa demande, on lui présente la dernière carte de visite rédigée par dom Louis Guillemeau, prieur claustral de Valcroissant et de Bonlieu, texte qui, hélas, ne figure plus dans nos archives. Dans ses règlements, le prieur de Bonnevaux invite les religieux à célébrer l’office divin plus sérieusement, « dévotement et sans précipitation », à se souvenir qu’ils sont entrés en religion non pas pour y vivre selon leurs propres volontés, mais pour y accomplir celles de Dieu et de leurs supérieurs. Il réitére l’interdiction de dom Guillemeau de boire au cabaret ou chez le grangier voisin, sous peine d’excommunication dont, précise-t-il,… « l’absolution est réservée à dom prieur seul ». Son texte interdit aux moines de recevoir, de donner à boire, à manger et à coucher dans la maison sans la permission du prieur. Et cette permission doit rester exceptionnelle, compte tenu de l’état des lieux, la présence de femmes étant, bien entendu, radicalement exclue. Et, individuellement, les religieux ne doivent rien posséder et donc ne rien s’approprier. Les officiers, c’est à dire les moines chargés officiellement d’une responsabilité définie, sont invités à rendre compte des recettes et des dépenses. Le prieur doit viser et arrêter le « journalier » du dépensier chaque mois . Il faut mettre l’argent à l’abri dans un coffre à trois clés. La carte de visite prodigue encore des conseils très fermes pour la gestion du temporel (établissement des baux, organisation d’enchères, ouverture de procès, transparence de la vie financière, rejet de tout intérêt personnel) et souligne à son tour l’importance de la bonne conservation des archives. Le visiteur dénonce l’impossibilité de vérifier les comptes tant la confusion caractérise la gestion de Balthazar Peytieu , engage vivement le prieur à intervenir et à imposer une réorganisation. Il fustige aussi l’abandon des messes hebdomadaires de Notre Dame, des Morts et des « trois messes de fondation » Enfin, dans un tout autre domaine, il ordonne une enquête sur l’appropriation par certains moines, notamment semble-t-il Balthazar Peytieu, d’objets divers (serviettes, draps, tapisseries…) appartenant à l’abbaye.

En 1707, le même Jean-Jacques le Roy de Marmagne, prieur de Bonnevaux , de retour à Léoncel, laisse une carte de visite très courte. Il lui a été impossible de vérifier les comptes toujours dans un triste état. Sur le plan religieux, il renvoye les lecteurs au texte rédigé en 1705. Il vient à nouveau en en 1708, date à laquelle la communauté monastique se compose de François Petit, prieur claustral et de cinq religieux. Il demande à relire son texte de 1705 et celui de Dom Guillemeau élaboré en 1704 et il se fâche en constatant que les points essentiels de ses derniers règlements ont été « négligés et quelques uns mêmes témérairement violés ».

1er janvier 2O12 Michel Wullschleger