150 ans après – La guerre de 1870 vue par un soldat de Léoncel

Il y a 150 ans, le 19 juillet 1870, la France déclarait la guerre à la Prusse. Un soldat de Léoncel, Elie Grangeon, a laissé des souvenirs de sa guerre et de sa captivité en Allemagne.

Ci-dessous quelques extraits du journal d’Elie Grangeon. La revue Études drômoises présente des extraits plus longs, et des éléments de la vie d’Élie Grangeon, dans son numéro 83 daté de septembre 2020. https://etudesdromoises.fr

L’intégralité du journal sera prochainement insérée dans les « ressources » du présent site.

[Photographie de titre : Monument aux Enfants de la Drôme, guerre de 1870, Valence – cliché D. Hyenne, mai 2020]

Elie Grangeon est né à Léoncel en 1846, plus précisément à Gardy, en Combe Chaude, dans l’exploitation tenue par son père Jean et sa mère Louise ; il est décédé en 1936. Il a été soldat pendant 7 ans, de 1867 à 1873, au titre de la conscription par tirage au sort. Voltigeur de la Garde impériale, il a fait partie de l’Armée du Rhin, commandée par le maréchal Bazaine. Il a participé aux batailles sous Metz (16/18 août 1870), puis au siège de Metz, jusqu’à la capitulation du 28 octobre. Prisonnier à Dresde jusqu’en mai 1871, il a écrit un mémoire sur sa campagne et sa captivité.

Voltigeurs de la Garde impériale de Napoléon III

Son document, conservé par Yves Bodin (ancien vice-président et président des Amis de Léoncel), comprend un récit bref de son temps de soldat et des notations journalières pour les mois de juillet à octobre 1870. Le style est concis, celui d’un rapport militaire qui parfois est envahi par l’émotion, et alors le message d’Élie Grangeon est clair : témoigner de la violence de la guerre et de la trahison de Bazaine. Pour étayer son propos, Élie Grangeon recopie des pièces anonymes sur la conduite de Bazaine et de Napoléon III.

Élie Grangeon, de retour à la vie civile, a repris l’exploitation familiale de Gardy, il s’est marié en 1874 avec Manie Mélanie Brocard. Ils ont eu 11 enfants. Sa descendance est bien présente, dans les communes de Léoncel et du Chaffal.

Ferme de Gardy , Léoncel
(cliché D. Hyenne, décembre 2019)

Élie Grangeon a été conseiller municipal de 1884 à 1919 (35 ans de mandats) et il est élu maire en 1905 et en 1909. En 1912, le conseil municipal le réélit maire, mais il « refuse son mandat à cause de sa mauvaise vue. Il est atteint de la cataracte et n’y voit absolument rien. » L’ancien combattant de 70, sans le savoir, échappait ainsi à la triste mission qu’allait remplir Élie Pinat, son successeur : l’annonce aux familles de la mort des soldats de 1914 / 1918.

Élie et Marie Grangeon
(archives famille Bodin)



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Extraits du journal de guerre

Première page du manuscrit d’Élie Grangeon
(archives famille Bodin)

Les misères de la guerre

« Enfin arrivés à ce village [de Montmorency], c’était un spectacle à fendre les cœurs aux plus endurcis. C’était une émigration générale ou pour mieux dire une fuite. La rue était remplie de toutes les charrettes de labour où étaient entassés pèle et mêle des provisions de nourriture de toute espèce ainsi que des matelas, couvertures et autres accessoires de mobilier. Tout le monde était en pleurs, des familles entières étaient montées sur des voitures les femmes recouvraient de leur mieux leurs petits enfants qui poussaient des cris de désespoir (…) c’était des adieux déchirants où se mêlaient des cris perçants des voix d’enfants. »

Après la bataille de Rezonville-Mars-la-Tour

« Tout n’était pas fini, il fallait aller ramasser ceux qui avaient été victimes de cette mémorable journée. Or donc, une section a été désignée, et là où on a pu voir juger des horreurs de la guerre. Tantôt on en ramassait un qui n’avait plus qu’une jambe et noyé dans une mare de sang. Tantôt c’était un autre qui avait la figure emportée par ces éclats destructifs de ces atroces engins de guerre et qui poussait des cris lamentables. D’autres qui, par suite de cruelles souffrances qu’ils éprouvaient, demandaient à grands cris qu’on achève de les tuer. Hélas ! Cette corvée a été plus douloureuse et plus pénible que la fatigue et les souffrances que l’on avait eues à supporter pendant toute la journée, et m’a laissé au cœur de tristes et douloureux souvenirs. »

Bataille de Saint-Privat, 18 août 1870
Alphonse de Neuville

Le siège de Metz

« Nous étions obligés de manger cette viande de cheval qui – n’ayant ni pain ni sel, et même pas de légumes pour enlever le goût fade – malgré la faim, au lieu de nourrir, vous répugnait et ne faisait avec ça que d’affaiblir, car les chevaux étaient pires que nous, ils étaient attachés à la corde mais on ne leur donnait rien à manger. Aussi le matin il en tombait de faiblesse pour ne plus se relever. Avec ça nous avions une pluie continuelle (…) La plupart des hommes à peine tenaient debout et beaucoup commençaient à avoir des figures cadavériques.  « Ho ho Bazaine que de maux tu nous fais souffrir etc. »

La reddition, 29 octobre 1870

« Enfin à 10 heures du matin, nous portant pour rendre les armes, la douleur et la rage que chacun portait dans son cœur n’ont pu empêcher les hommes, ne pouvant se venger autrement, de détruire ou briser les armes qu’ils jetaient dans les fossés, dernier adieu – et par ce moyen, s’éviter la honte de les remettre dans les mains de l’ennemi. (…). Se joint à ces funérailles un temps sombre et brumeux, et une incessante pluie fine qui nous pénétrait jusqu’aux os. »

Metz, les adieux des officiers aux soldats,
29 octobre 1870
Théodore Devilly

La trahison de Bazaine

« Le traitre »

« Pauvres soldats, lions commandés par des ânes, toi, Bazaine, héros de capitulation, toi que les sots prenaient aussi pour lion, tu n’étais que poltron, maître en friponnerie, toi qui n’oses pas mourir pour sauver sa patrie, qui préfères à l’honneur l’argent de l’Empereur – la France misérable à tes genoux, râlant. »

Caricature de Bazaine
Faustin

L’irresponsabilité de Napoléon III

« Paroles d’un aumônier de la Garde impériale »

« L’histoire dira qu’un bandit couronné, au lieu d’armer son peuple contre l’Étranger, n’a songé qu’à semer pour lui et qu’après avoir sauvé pour sa part deux cents millions d’économie, il n’a laissé à la France, [illisible] avec des débris d’une couronne profanée, que vingt milliards de dettes et le fléau de l’invasion, et maintenant, peuple, instruisez-vous, sachez bien que l’avenir du monde est engagé. »

Caricature de Napoléon III

Paul Hadol

La captivité, février 1871

Prisonniers français, 1870

« Les baraques des prisonniers français établies sur les bords de l’Elbe sont submergées. Deux prisonniers ayant été oubliés dans les cachots ont été trouvés noyés le lendemain. La nation allemande prouve encore une fois la sollicitude envers les prisonniers. »

« L’indignation et la vengeance me dictent ces quelques lignes. Cinq malheureux prisonniers ayant tenté de s’évader ont été malheureusement repris à la frontière. Ils les ont ramenés vers 4 heures à notre baraque et en attendant la nuit pour les conduire en prison, on les a attachés et liés à des arbres. Ces pauvres camarades étaient tellement serrés qu’ils avaient de la peine à respirer. Les cordes qui passaient autour de leurs mains entraient dans la chair. L’extrémité de ces dernières, par suite de l’interruption de sang, était devenue noire comme de l’encre. Je ne pense pas que les sauvages mettraient autant de barbarie pour faire souffrir leurs ennemis que les Allemands vis-à-vis de nous pour nous faire subir une punition. »

La tentative d’évasion, février 1871

« Je m’étais échappé de la baraque pour me sauver ; étant en ville, je trouvais un jeune homme de 25 ans qui parlait un peu le français, qui se chargeait de me faire partir. (…) Après avoir fini de manger, nous prenons le café, une bouteille de bière, nous nous disposons à rentrer chez lui pour y passer la nuit et partir le lendemain, habillés en civil, et le jeune homme nous accompagne. Je vous dirais que je n’ai pas eu de chance, en partant de sa pension pour nous rendre chez lui, un sergent-major prussien m’arrête. Il était 6 h du soir, il me demande si j’avais une permission. Je lui réponds que oui, nous marchons toujours ; faisant semblant de me fouiller car je n’avais pas de permission, je le repousse, mais mon civil a eu peur, s’est sauvé, ne restant plus que moi seul avec mon Prussien, je ne voulais pas le suivre. Immédiatement, il donne un coup de sifflet et les voilà réunis 6 autour de moi, je suis donc obligé de les suivre, ils  me conduisent au poste de garde qui était tout près de nos baraques. La nuit se passe assez bien.

Reçu le lendemain matin, on me ramène à ma compagnie et, à 8 h, pour préparer mon sac et attendre le rapport et j’ai eu beaucoup de chance de ne pas être attaché en attendant ma punition. L’ordre arrivé à midi, j’avais 7 jours de forteresse, bien recommandé de n’emporter ni tabac, ni allumettes, ni couteau. Le temps était froid et beaucoup de neige. 3 h arrive, il faut partir, je serre la main à tous les camarades et je me rends à la forteresse à 7 kilomètres de la ville accompagné de deux Prussiens aux fusils chargés. (…). On me conduit dans une cellule et on me ferme la porte à clef. Il faisait noir à n’y pas voir, d’autant que j’entends une voix qui me parle, c’était un garde mobile qui venait de rentrer il y a une heure pour la même cause que moi. Nous nous couchons par terre sans couverture, rien pour nous couvrir. Comprenez que c’était triste et tout en sommeillant nous disions : barbares de Prussiens, notre tour viendra – pour nous venger il faut l’espérer. Et quant à la nourriture, on nous en donne tous les 4 jours, c’est-à-dire des pommes de terre cuites à l’eau et pendant les 3 autres jours, au pain sec et une livre par jour. Il fallait se contenter à son pain qui est très noir. Voici la manière dont on nous a traités durant notre captivité. »

Camp de prisonniers français en Allemagne