EN GUISE DE CONCLUSION : LES TRAITS ORIGINAUX DE L’HISTOIRE DE L’ABBAYE DE LEONCEL (FIN).

leoncel-abbaye-51.1  Après avoir rappelé la qualité du site de Léoncel, l’importance de la fusion de 1194, le voisinage des chartreux du Val Sainte Marie de Bouvante et la géographie du domaine temporel nous souhaitons revenir sur les mutations imposées à l’abbaye dans les dernières décennies du XVIII° siècle et sur l’importance de l’héritage de six siècles et demi de vie monastique.

5) Naissance de la paroisse de Léoncel et entrée tardive de l’abbaye dans le régime de la commende, adapté de façon originale.

Deux évènements importants marquent l’histoire de Léoncel dans cette fin du XVII° siècles, sans qu’il y ait de lien entre eux.
D’une part, du dernier quart du XVII° siècle, datent les premiers textes évoquant une paroisse de Léoncel , événement important compte tenu du rôle que cette paroisse jouera pendant et après la Révolution. Des travaux vont alors modifier la façade de l’église abbatiale par l’ouverture du grand portail , la fermeture des traditionnelles portes des vivants et des morts et aménager l’intérieur de l’église en tentant de mieux fermer le chœur, selon la demande de l’abbé général de Cîteaux au cours d’une de ses visites.
D’autre part, la monarchie impose à Léoncel le système de la COMMENDE en 1681, donc de façon tardive par comparaison à nombre de monastères soumis à ce régime . Nommé par un brevet du roi, confirmé par des bulles pontificales, l’abbé commendataire n’appartient pas à l’ordre de Cîteaux et dispose librement ‘une partie des revenus du monastère qui lui est confié (En latin : commendare signifie confier). La communauté des moines est désormais dirigée par un prieur claustral, nommé par Cîteaux et muni de lettres patentes (ce qui signifie que leur contenu s’impose à tous ceux qui sont concernés).

Lorsqu’une abbaye se voyait infliger le régime de la COMMENDE, il était classique dans l’ordre de Cîteaux de faire TROIS PARTS DE REVENUS : une pour la communauté monastique sous la direction de son prieur claustral, une deuxième pour l’abbé commendataire, une troisième pour les charges auxquelles l’abbaye devait faire face (entretien des bâtiments, fiscalité royale, fiscalité ecclésiastique, frais divers, procès). Or les choses se passèrent si mal à Léoncel entre les moines et le premier abbé commendataire Hugues Humbert de Servient que d’autres solutions de partage furent successivement expérimentées. Elles ne donnèrent pas satisfaction et entretinrent une crise permanente jusqu’à l’arrivée tardive des bulles pontificales en 1690 et encore pendant les années qui suivirent.
Finalement, de façon exceptionnelle, l’abbé général de Cîteaux patronna à Lyon un partage en deux lots des revenus de l’abbaye. Ce partage créait pratiquement deux entités de gestion quasi indépendantes l’une de l’autre. Nous avons exposé plus haut le détail de ce partage. Rappelons que selon le traité de Lyon de 1697, chacune des deux parties devait payer les charges qui lui incombaient, ce qui ne manqua pas d’entretenir un climat de suspicion. En 1784, l’abbé Samuel de Gripière de Moncroc, assigna les moines devant le Conseil du Roi. Il avait remarqué que le partage de 1697 était une sorte de convention signée de gré à gré et non un acte juridique. Il souhaitait une solution juridique avec le retour au système des trois lots. Et gérer lui-même sa part et celle destinée aux charges, avec l’espoir que la seconde lui permettrait d’arrondir la première. Le procès durait encore en 1789.

C’est donc dans le cadre d’un système original mais quelque peu injuste que le domaine temporel de Léoncel fut partagé et exploité pendant les onze décennies qui précédèrent sa disparition. Cette disparition suivit par la mise à la disposition de la Nation des biens de l’Eglise et du clergé. Une partie de ces biens, notamment les forêts fut attribuée au domaine de l’Etat (forêts domaniales). Une deuxième partie, régie par le droit moderne en faire valoir direct et surtout indirect (terres confiées par des baux à ferme ou à mi-fruit : fermage et métayage) fit l’objet de ventes aux enchères, au profit de la Nations. Une troisième partie relevant du droit féodal (contrats d’albergement dits parfois « baux emphytéotiques ») fit l’objet d’un vaste transfert de propriété imposé par le Convention le 17 juillet 1793, au profit des tenanciers de droit féodal.

leoncel-abbaye-51.2Les moines de Léoncel avaient d’abord tenté, avec un indéniable succès, de suivre l’idéal d’une vie à l’écart de la société et d’un système économique visant à l’autarcie. La Règle de saint Benoît et la Charte de charité les y invitaient : « Les moines ne notre Ordre doivent tirer leur subsistance d travail de la culture des terres et de l’élevage des troupeaux. Dès lors, il nous est permis de posséder, pour notre usage personnel, des étangs, des forêts, des vignes, des pâturages, des terrains écartés des habitations séculière et des animaux, excepté ceux qui, d’ordinaire, excitent la curiosité et étalent la vanité plus qu’ils n’apportent d’utilité, tels que cerfs, grues et autres animaux de ce genre. Pour exploiter et maintenir tout cela en état, nous pouvons avoir à proximité du monastère ou plus loin, des granges qui seront surveillées et administrées par les convers » (Charte de Charité XV) « Il n’est aucunement permis de s’associer avec les séculiers pour le pacage des troupeau ou l’exploitation des terres : soit en les donnant, soit en les acceptant en métayage ou en bail à cheptel » (Idem XIX)
Dans un premier temps , au cours des « riches heures de Léoncel », les moines avaient, de fait, vécu dans un certain isolement et pratiqué le faire valoir direct dans le cadre de l’économie grangière. Mais ensuite ils augmentèrent leur maîtrise territoriale et s’intégrèrent peu à peu dans la société féodale, au cours d’un processus complexe dans lequel intervinrent les moyens matériels donnés par leur réussite économique, le développement de l’urbanisation avec ses conséquences sur la demande en produits agricoles et sur les échanges, la concurrence des ordres mendiants en matière de recrutement des frères convers, les conséquences des conflits féodaux (longue insécurité liée à la guerre des Episcopaux, dégâts collatéraux pendant les trêves de la guerre de Cent Ans), l’impact des épidémies de peste, et ce qui est plus difficile à décrire une certains évolution cistercienne. : dans la seconde moitié du XII° siècle et au début du XIII° siècle « l’ordre –ou pour le moins un très grand nombre d’établissements—a cessé de se tenir à l’écart du monde dans la contemplation et la prière ». (Marcel Pacaut). Selon le même auteur, il se serait mis au service de l’Eglise. Au cours des XIII° et XIV° siècle l’abbaye devint une seigneurie ecclésiastique pratiquant le faire valoir indirect et vivant du travail d’autrui. De nombreuses terres firent l’objet de contrats d’albergement relevant
du droit féodal. Par contre, en dehors de ceux que les moines géraient en coseigneurie et faire valoir direct (forêts et certains alpages), leurs domaines les plus vastes étaient confiés à des fermiers ou à des métayers par des baux à ferme ou à mi-fruit relevant du droit moderne et gérés en domaines capitalistes. Ce système que ne modifia en rien l’introduction de la commende dura jusqu’à la disparition du monastère en 1791.

6) Un héritage précieux et émouvant

Quels qu’aient pu être l’évolution, voire le déclin du monastère cistercien de Léoncel, l’héritage qu’il nous a laissé mérite d’être qualifié de précieux et d’émouvant. Il ne nous appartient pas de juger de l’influence spirituelle de l’abbaye. Nous avons qualifié plusieurs fois de « grandes heures de l’abbaye de Léoncel », les temps héroïques de l’installation des cisterciens à Léoncel et leur première façon de vivre « en dehors du monde ». Nous avons ensuite souligné les évolutions comme le glissement vers la société féodale, les liens avec la classe aristocratique. Dans une de nos chroniques nous écrivions, à propos du temps de la commende « L’historien doit prendre en compte l’impact destructeur de l’entrée en commende, de la partition du domaine temporel, de la partition juxtaposition de deux entités partielles. Mais il ne peut faire abstraction de la faiblesse des échos parvenus et accueillis à Léoncel des efforts tentés ailleurs pour restaurer une vie cistercienne digne de ses origines. ». Mais nous savons aussi que l’héritage spirituel de l’abbaye s’est concrétisé dans la création de la paroisse de Léoncel.

Concernant l’héritage matériel de l’abbaye, il convient de partir de ce que nous avons la chance de conserver, de pouvoir décrire et admirer sur le site même de Léoncel, En premier lieu l’ancienne église abbatiale, devenue également paroissiale à la fin du XVII° siècle. Mais aussi l’aile des moines avec quelques beaux vestiges (entrée de la salle capitulaire, élément du cloître)n et beaucoup de transformations.. Et aussi la grange de Léoncel, citée dans une bulle de 1165, fort bien entretenue, aujourd’hui siège d’un GAEC producteur de bleu de Vercors-Sassenage. Quelques remplois sur la façade de la maison forestière proviennent d’une construction tardive de la première moitié du XVIII° siècle.

De cet ensemble, le fleuron reste l’église abbatiale devenue paroissiale dès 1791. La paroisse a sauvé le sanctuaire qui ailleurs a souvent servi de carrière. Cette paroisse, très vaste, gérée alors par les moines, apparaît dans les archives vers la fin du XVII° siècle . Les paroissiens habitaient des secteurs isolés des Mandements de Châteaudouble, d’Eygluy et de Saint-Nazaire. L’essentiel est qu’en 1791 la Révolution ait accueilli favorablement le vœu des paroissiens. Le 6 mai 1790, au cours de l’inventaire dressé par la municipalité de La Vacherie, plus précisément lors de la « comparution » au cours de laquelle chacun des quatre derniers moines présents à Léoncel devait annoncer ses intentions pour l’avenir, Dom Bernard fit part de son vœu de rester sur place en tant que curé de la paroisse, comme le souhaitaient les paroissiens. En 1791, le géomètre Ennemond Laget nommé par le directoire départemental pour décrire et évaluer les biens de l’abbaye à Léoncel précisait dans son rapport quelle part des bâtiments il proposait de laisser à la paroisse, en plus de l’église.. Il s’agissait de plusieurs chambres devant constituer le logement du curé.
Sauvée par la paroisse, l’église de Léoncel allait être classée Monument Historique par Prosper Mérimée. Sa première liste officieuse de 1838 la cite, sa liste officielle de 1840 la confirme. Ce classement ne concerne que l’église, remarquablement conservée parce que « toujours restaurée dans le droit fil de l’art roman » selon la belle formule d’un architecte en chef des Monuments Historiques intervenant au cours d’un de nos colloques. Aujourd’hui cette église reçoit de nombreux visiteurs, accueille des concerts de musique classique et de chant choral, mais ce sanctuaire, dans lequel des moines ont prié pendant des siècles pour le salut de toute l’humanité, reste d’abord un lieu de prière et de méditation.

leoncel-abbaye-51.3 L’héritage matériel des cisterciens de Léoncel se compose aussi de tous les lieux qui a un moment ou à un autre ont fait partie de leur domaine temporel. Ceux d’abord qui, en plaine ou en montagne, nous sont connus presque d’entrée de jeu par le rôle important et connu qu’ils ont joué au cours des siècles, et qui souvent conservent des traces matérielles de ce rôle comme en priorité la Grange de Léoncel, la Part-Dieu, , le Conier et Beaufort, Saint-Martin d’Almenc avec des vestiges conservés ou remployés, mais aussi Valfanjouse, les moulins de Léoncel et de Charlieu, les sites du Pêcher, de Combe Chaude et d’Ambel et combien d’autres. Tous ceux ensuite dont les archives et particulièrement les baux et les terriers nous ont donné les noms et que nous avons su, ou non, localiser, et qu’ils conservent ou non des vestiges ou des ruines ou d’autres signes.

Immense et riche héritage aussi que les ARCHIVES de l’abbaye, classées dans la série H, mais pas seulement et conservées essentiellement par le département de la Drôme, mais présentes aussi ailleurs dans l’ancien Dauphiné (Isère et Hautes Alpes) et sans doute ailleurs, Elles nous nous plongent dans la vie d’un monastère, dans ses ambitions, ses réalisations, ses difficultés, ses échecs, ses mutations mais aussi dans la rencontre et la vie des familles et des personnes qui ont vécu dans sa dépendance ou simplement dans son en environnement quel que soit leur statut social.

La filiation se prolonge. En effet, de la paroisse est née la COMMUNE DE LEONCEl. Au lendemain de la Révolution, Léoncel fit partie de la commune de la Vacherie, dite parfois « La Vacherie et Léoncel » qui, en 1797, fut unie à celle de Peyrus, puis en 1798 à celle du Chaffal dont Léoncel devint une « section » centrée sur le val. Depuis la Révolution Bien que toute proche, la Grange, se trouvait dans le Mandement de Châteaudouble et donc dans le diocèse de Valence, alors que le monastère se trouvait dans le diocèse de Die et dans le Mandement d’Eygluy. Depuis la Révolution les plateaux qui dominent de l’est le ruisseau de Léoncel constituaient une vaste enclave de la commune de …Saint-Jean en Royans, enclave dite « de la Saulce » ou « de Valfanjouse », qui s’étendait jusqu’au col de la Bataille comme le confirme le cadastre napoléonien d’ Omblèze, Cette enclave nous l’avons découverte avec une certaine surprise, dans les archives traitant de la vente aux enchères à partir de 1810 des anciens biens de l’abbaye en montagne : domaines du Petit Echaillon, du Serre du lion, du Grand Echaillon et de la Chaumate.
Selon le vœu de ses habitants, cette enclave fut transférée à la commune d’Oriol en Royans en 1832. Léoncel restait le cœur d’une vaste paroisse regroupant les habitants de hameaux et d’écarts appartenant à trois communes différentes (Oriol, Le Chaffal, Châteaudouble).
A partir de 1837, les paroissiens et leur curé réclamèrent par des pétitions la création d’une commune de Léoncel ; Le texte de la « Pétition du syndicat des habitants de la paroisse de Léoncel, à l’effet d’être érigée en commune », rédigé par le desservant GUINARD en 1849, évoque de façon réaliste la vie et les exigences des montagnards. Sans aucun doute ce texte a joué un rôle important dans la création de la commune qui devint effective par la loi du 20 avril 1854 et qui regroupa dans ses 4.301 hectares des espaces appartenant à ses voisines de Châteaudouble, du Chaffal et d’Oriol. Avec cette nouvelle configuration et la mise en place des routes du XIX° et du XX° siècles, l’ancienne abbaye et sa grange toute proche se trouvent à un carrefour, au cœur même de la nouvelle commune.
Aujourd’hui l’église appartient à cette commune qui doit faire face à l’entretien du bâtiment. En cette année 2013, nous savons que la toiture de l’église. est à nouveau une source d’inquiétudes en dépit des interventions du XX° siècle. Dans son rapport de 1791, Laget écrivait déjà « Les frais de réparation à faire aux dits bâtiments nous ont paru très considérables. Les vents sont si impétueux qu’ils emportent continuellement les tuiles des couverts malgré toutes les précautions possibles ».
La commune de Léoncel compte sur l’aide des pouvoirs publics, Communauté de communes, Conseil Général, DRAC, Bâtiments de France, Monuments Historiques, sur celle très précieuse de la fondation FORIEL, et sur celle plus discrète mais très convaincue d’ associations dont, en première ligne Les Amis de Léoncel.

1er MARS 2013, Michel Wullschleger