Léoncel, une des petites filles de Cîteaux

Les chroniques de Léoncel, 1

L’abbaye de Léoncel, fondée en 1137 à 912 mètres d’altitude dans le Vercors occidental, disparaît en tant que communauté monastique dans la tourmente révolutionnaire en 1790. Cistercienne, elle témoigne d’abord du rayonnement de l’ordre de Cîteaux, au temps du respect rigoureux de la règle qu’elle a choisi de suivre, celle de saint Benoît, consolidé par la Charte de charité. Au XIVe siècle les mutations économiques et sociales la poussent à généraliser le faire-valoir indirect et donc à s’affirmer comme une seigneurie ecclésiastique que les malheurs du temps mettent plusieurs fois en difficulté. Les guerres de religion, particulièrement sévères en Dauphiné puis les manquements des derniers abbés réguliers, les revendications des communautés villageoises préparent un déclin que va accélérer à partir de 1681 l’instauration du système de la commende qui divise la communauté monastique. Néanmoins l’abbaye nous lègue un superbe sanctuaire, aujourd’hui paroissial, classé monument historique par Prosper Mérimée en 1840 et l’histoire complexe, mais riche et contrastée d’une seigneurie ecclésiastique.

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Citeaux-Bonnevaux-Léoncel, croquis de localisation (auteur: MW)

Le XIe siècle assume l’apogée de la « réforme grégorienne » qui impose un retour aux bases canoniques de l’organisation ecclésiale, la fin de la mainmise des puissants laïcs sur les églises et la vie religieuse, la disparition de la simonie, du nicolaïsme et du népotisme, l’élection des évêques et des abbés, le célibat des prêtres. Il voit naître le « nouveau monachisme » qui, en quête de renouveau et de retour à la vie évangélique débat du mérite respectif de l’érémitisme (vie solitaire) et du cénobitisme, vie en communauté), tente parfois une synthèse que seul réussit vraiment l’ordre de saint Bruno et des chartreux et finit par privilégier plutôt la vie en communauté sous la direction d’abbés librement élus par les moines profès ayant prononcé les vœux de stabilité, d’obéissance et de conversion des mœurs (pauvreté individuelle et chasteté). C’est le cas de l’ordre de Cîteaux.
C’est au printemps de 1098 que Robert, jusqu’alors abbé de Molesme, accompagné de quelques moines se fixe à Cîteaux, en Bourgogne, entre la Saône et la Côte d’Or, à hauteur de Nuits-Saint-Gorges pour y fonder à l’écart du monde un monastère dans lequel on vivrait dans toute sa rigueur la règle de saint Benoît. Celle-ci impose le retranchement du monde, un certain équilibre entre l’office divin célébré tout le jour depuis prime et matines jusqu’à complies après les vêpres, le travail manuel et intellectuel, ainsi qu’une relative simplicité du vêtement et de la nourriture.

Contrairement à ce que l’on croit souvent, c’est Robert de Molesme qui est le fondateur et non Bernard de Fontaine, très forte personnalité cistercienne et futur saint Bernard, arrivé en 1112.

Bernard, en dépit de sa grande influence, n’est pas non plus le principal organisateur de l’ordre, rôle assumé par le troisième abbé de Cîteaux, l’anglais Étienne Harding qui met en œuvre la « Charte d’unanimité et de charité » organisant les relations entre les abbayes et leurs filles fondées sur le principe d’une autonomie assistée et contrôlée. L’abbé de l’abbaye fondatrice devient le « père immédiat » qui visite et peut intervenir… en toute charité.

Les quatre premières filles de Cîteaux, les abbayes de La Ferté-sur-Grosne (1112 ou 1113), Pontigny (1114), Clairvaux (dont Bernard fut l’abbé jusqu’à sa mort en 1153) et Morimond (1115) jouent un rôle essentiel en tant que têtes de quatre des cinq filiations cisterciennes, la cinquième étant celle de Cîteaux à partir de 1115. Huitième fille de Cîteaux, Bonnevaux en Viennois, située sur la haute Gère, affluent du Rhône, entre Saint-Jean de Bournay et La Côte-Saint-André date de 1119.

Bonnevaux est la mère de Mazan dans le Haut Vivarais (1120), de Montpeyroux en Auvergne près de Thiers (1126) de Tamié en Savoie près d’Albertville (1134) de Léoncel (1137), de Valbenoîte aujourd’hui dans Saint-Étienne (entre 1181 et 1191), de Valcroissant sur le territoire de Die en (1188). L’abbé de Bonnevaux est le « père immédiat » de toutes ces maisons. Mazan, surtout, et Montpeyroux ont essaimé à leur tour et des abbayes de moniales se trouvèrent attachées à la juridiction de Bonnevaux, par exemple Laval-Bénite et Bonnecombe. Ces Maisons constituent la famille cistercienne rapprochée de Léoncel.

1er décembre 2008, Michel Wullschleger