QUELQUES RAPPELS AVANT D’ABORDER LE RICHE XIIIème SIECLE

A la fin du XIIème siècle, les moines cisterciens de Léoncel se sont déjà fortement implantés en plaine comme en montagne. En 1201 le pape Innocent III (1198-1216) leur adresse une bulle dans laquelle il confirme les possessions majeures de l’abbaye, c’est-à-dire l’espace léoncellien, sur lequel sont construits le monastère et ses dépendances immédiates, le territoire de Saint-Roman, Combe Chaude, le quartier de Valfanjouse, les pâturages de la montagne de Musan et ceux du plateau d’Ambel, les granges du Conier, de Parlanges et de la Voupe, ainsi que la Maison de la Part-Dieu dans la plaine, le cellier de Peyrus et celui de Saint Julien, enfin la grange de Lens Lestang avec ses dépendances.

leoncel-abbaye-57.1  Le cellier de Saint-Julien (ancien village intégré plus tard dans celui de Beaufort sur Gervanne) appartient au Diois, déjà pays viticole. D’ autres noms cités dans la bulle évoquent des espaces montagnards appartenant au massif que, depuis le XXème siècle, nous appelons le « Vercors ». Par contre, la bulle nomme aussi une grange située aujourd’hui tout au nord du département de la Drôme, dans la vallée dite de la Bièvre Valloire, creusée lorsque l’isère se jetait dans le Rhône près de Saint-Rambert d’Albon. Cette grange dite de Lens Lestang. importante par son emprise territoriale, allait avoir, comme on le verra, un destin très particulier. C’est à son profit qu’Albert de la Tour du Pin, dans les années 1170 avait ouvert au profit des troupeaux de l’abbaye des pâturages « sur toute sa terre », à la seule exception du Mandement de la Tour du Pin. Nous savons aussi que les Dauphins, comtes d’Albon, ont permis aux cisterciens d’être présents à Saint-Donat, dans l’actuelle Drôme des collines.

En ce qui concerne la plaine de Valence, on peut relire dans le Cahier de Léoncel n° 3 l’article de notre actuel Président, Philippe Bringuier, une des personnes qui connaît le mieux la plaine. Au XII° siècle, les donations et acquisitions se sont organisées dans cette plaine dans deux directions à partir de Léoncel ; la première en date vers Valence où très tôt l’abbaye dispose d’une maison. En 1163 ou 1165, le seigneur de Châteauneuf sur Isère, Raymond, père de Saint Hugues , donne diverses possessions sur le territoire d’Alixan qui sont l’embryon de la vaste grange, puis ferme du Conier, progressivement agrandie. Peu après, les moines s’installent à la Voupe, puis à la Part-Dieu qui est proche de Romans, l’autre pôle urbain de la plaine. Au total nos cisterciens sont alors présents en montagne dans le Royans-Vercors et aux confins du Vercors occidental et du Diois, et , en plaine, surtout dans la partie du futur département de la Drôme située entre la rivière éponyme, et la rivière Isère, d’est en ouest entre Chabeuil et Valence et du sud au nord entre Montmeyran et Romans.. Romans et la nord de l’actuel département, ou Drôùe des collines, alors dans le diocèse de Vienne, constituent une entité quelque peu originale. Ils se sont implantés dans nombre des Mandements de la montagne et de la plaine. En montagne, pour l’essentiel, on les rencontre dans les Mandements d’Eygluy (Léoncel, La Vacherie, Ansage et le Pécher, Omblèze, partie d’Ambel), de Saint Nazaire dans le Royans ( Montagne de Musan, Valfanjouse, La Saulce, Toulau, partie d’Ambel) et de Gigors (Charchauve, la Chaudière). Ils ont entretenus des relations fréquentes avec les habitants du Mandement de Quint.

Entre la montagne et la plaine on les rencontre dans ceux de Châteaudouble (dont faisaient partie Le Chaffal et Peyrus) et de Gigors. Ils s’installeront au Mandement de Montclar, dont a dépendu un temps le cellier de Saint-Julien, bientôt intégré dans le village de Beaufort. création du XIV° siècle. En plaine ils possèdent des granges, des parcelles ou des droits de pâturage, dans les Mandements de Chabeuil, Alixan, Montélier, Valence, Châteauneuf sur Isèrei, Rochefort Barbières, Marches.
.A l’origine le Mandement correspondait au territoire sur lequel s’exerçait une juridiction seigneuriale. Mais au XII° siècle, on peut croiser dans nombre de Mandements, plusieurs familles de petits nobles, ou « hobereaux », possédant château ou maison forte et rendant hommage au seigneur le plus puissant. Ainsi, en est-il au Mandement de Saint Nazaire qui a compté, sous la houlette des princes de Royans, puis celle des comtes de Valentinois, et au temps où la pression des Dauphins de Viennois s’est faite plus forte, plusieurs familles nobles , comme, entre autres, les seignurs de Flandènes, On verra que le territoire d’un Mandement peut être modifié lors de la création d’une forte entité seigneuriale : ce sera le cas au XIVème siècle avec le détachement successif du Mandement de Saint-Nazaire des seigneuries de Rochechinard (1317) et des Chartreux de Bouvante (1345). De même peuvent exister dans un Mandement plusieurs paroisses (ainsi pour celui d’Eygluy , les paroisses dites de Sépie, d’Ansage et le Pêcher, d’Omblèze et bientôt de la Vacherie)et aussi plusieurs communautés villageoises. Celui de Saint Nazaire donne un bon exemple avec ses six communautés (Saint Nazaire, La Motte Fanjas, Saint Thomas, Saint-Jean, Saint Martin le Colonel, Oriol. Elles allaient s’associer pour défendre leurs « droits d’usage » en forêt et sur les alpages, et constituer un groupement qui persiste encore au XXI° siècle et conserve le nom millénaire de « Mandement de Saint-Nazaire ».

leoncel-abbaye-57.2Dans sa bulle de 1201, le souverain pontife souligne l’essentiel, mais nombre d’autres lieux sont cités dans les chartes. Il s’agit de parcelles de la plaine , éparses et modestes quant à leur superficie si on les compare avec les espaces montagnards évoqués, mais très précieuses. Philippe Bringuier évoquait déjà ces parcelles. Il s’agit de terres cultivables souvent associées à un petit bois. Elles sont de plus en plus nombreuses, offertes « en aumône » à l’abbaye c’est à dire sans contrepartie ou cédées aux moines en échange d’un cens en argent ou en nature ou encore achetées par les cisterciens. Grâce à leur position géographique, certaines d’entre elles confortent le territoire des granges. Parfois l’abbaye aide un donateur à racheter une terre dont il a déjà fait don à un tiers, mais qu’il destine désormais à l’abbaye. Il arrive donc que celle-ci joue le le rôle d’une sorte de banquier, ce que lui permet la réussite de l’économie grangière qu’elle pratique avec brio sur des espaces plus importants et qui lui donne un vrai pouvoir économique. Il évoque aussi la manière dont grâce à leur savoir, à leur savoir faire et à leurs nombreuses et précieuses archives les moines parviennent à s’approprier finalement ces parcelles, même lorsque les générations qui suivent celle des donateurs essaient de leur côté de les récupérer en faisant appel à des arbitres. L’abbaye tente de faire de ces parcelles des « alleux » relevant de sa seule propriété, donc à les sortir du système féodal. Quitte, plus tard, lorsqu’elle adoptera le faire-valoir indirect (en gros à la fin du XIII° et au XIV° siècles), à céder, dans le cadre féodal du contrat d’albergement, les dites parcelles à des tiers, appartenant surtout au monde paysan, mais aussi à des membres d’autres catégories sociales, comme nous le confirment alors les fameux terriers. On peut souligner l’impact du modèle agricole cistercien en ce qui concerne le choix des semences et la culture céréalière, la richesse des jardins, les techniques de l’élevage, (de tous les élevages) et la maîtrise de l’eau.

On distingue facilement deux sortes de « puissants » auxquels ont affaire les moines de Léoncel. Il y a la hiérarchie catholique et d’abord : l’Archevêque de Vienne qui est en même temps abbé de Saint Barnard de Romans, abbaye qui domine la ville et se montre très présente dans les alentours. L’archevêque est intervenu à Léoncel. Les évêques de Valence et de Die sont comtes d’Empire, non pas de Valentinois et de Diois, mais de Valence et de Die et d’une partie de l’espace alentour de ces villes. Nous savons qu’ils se sont disputés à propos de Léoncel : le monastère se trouvant dans le diocèse de Die , mais les moines étant très actifs en plaine de Valence. Plus gravement, les titulaires successifs de ces deux évêchés vont se trouver en conflit avec des seigneurs laïques de haut vol, appartenant à la famille des Poitiers dont des membres sont devenus comtes de Valentinois et de Diois en 1163. Ce conflit ou « guerre des épiscopaux », suscité par la volonté de disposer du maximum de pouvoir à travers l’espace diois et valentinois, et de contrôler la ville fortifiée de Crest. Les évêques sont sur la défensive. Commencé au début du XIII° siècle cette « guerre » dure jusqu’à la bataille d’Eurre en 1347 et au traité de Lyon, neuf ans plus tard qui scelle la victoire du comte de Valentinois Aymar VI. Plus que par sa violence, car il s’agit en fait d’une succession d’épisodes guerriers, coups de main, chevauchées, sièges, suivis de trêves et de compromis, c’est par sa durée que cet affrontement entretient pendant un siècle et demi, une insécurité certaine et empoisonne les relations sociales.
Les chartes montrent que nos moines ont eu affaire avec de nombreux seigneurs laïcs, très puissants comme les Poitiers, les dauphins de Viennois, les barons de Clérieux, avec d’autres, moins huppés comme les seigneurs de Châteauneuf, de Peyrins, de Rochefort, de Pizançon, et surtout avec de très nombreux hobereaux.

leoncel-abbaye-57.3Il nous reste à évoquer rapidement l’environnement religieux. Sur le plan monastique le prieuré le plus proche est celui du Chaffal qui relève de la grande abbaye auvergnate de la Chaise-Dieu. Les casadéens sont également présents à Peyrus et à Beaumont les Valence. Le monastère le plus proche est la chartreuse du Val Sainte Marie, fondée en 1144. Valence et Saint Vincent de Charpey ont accueilli des commanderies de l’ordre des Hospitaliers de Jérusalem. t il y en aura bientôt une autre à Saint-Laurent en Royans. Nombreux sont les chanoines que nous croisons dans les chartes : ils appartiennent aux chapitres cathédraux de Valence et de Die, à Saint Barnard, à Sainte-Croix et à ses prieurés (notamment au Pays de Quint et dans la vallée de la Gervanne, mais aussi à Pont-en Royans) , à Saint Ruf et ses dépendances, comme Châteaudouble, et encore à Saint Felix et à son prieuré de Coussaud. ou à à Saint Donat.
Le XIIIème siècle accueillera de nouveaux venus.

1er septembre 2013 Michel Wullschleger